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Espace Virtuel - Textes Auteurs

Double fond

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Michel ROBICHAUD - Double Fond

Né au Nouveau-Brunswick, nomade sédentarisé, Michel Robichaud est en quelque sorte issu de la mousse de tourbe comme Adam de la glaise. Il était donc tout à fait normal que ce diplômé des Arts plastiques de l’Université de Moncton, fondateur des Ateliers du rhinocéros et fils des marais privilégie ce matériau primaire, qu’il crée à partir de lui, substance légère et spongieuse produite de la décomposition de matières végétales et à laquelle on attribue généralement le rôle de combustible et d’adjuvant des sols. Il y a sans doute lieu de s’étonner que l’on puisse proposer au regard et à la réflexion des objets construits et signifiants tirés d’un matériau peu propice à l’ouvrage d’art. Du rhinocéros jusqu’à la tourbe, le parcours de l’artiste le mène à la nordicité, notion centrale de l’installation actuelle et substrat de sa création.

Cette matière est le terreau septentrional dans lequel l’artiste a grandi. Elle a alimenté ses jeux et rêves d’enfance, et c’est à partir d’elle qu’il fonde sa recherche d’une identité personnelle et collective. Elle est comme la syntaxe d’un langage tout orienté vers l’appropriation d’une nature qui recèle un monde intérieur fragile, spongieux, à risque…

Trois blocs de mousse de tourbe se présentent sur des structures de bois : deux rectangulaires, témoignant sans doute d’un habitat naturel de la faune et de la flore, et le dernier, empruntant sa forme hybride à l’habitation humaine et à la barque. Il existe donc là deux genres de mouvements.

Ces masses, en apparence inertes, sont mues par l’énergie d’une mobilité, lourde et lente, à la manière des immenses blocs de pierre que les esclaves égyptiens transportaient pour édifier des ouvrages au sens qui nous est resté énigmatique; image de la sédentarité de matériaux naturels et qui, pourtant, ne cessent d’être en mouvement dans un temps en perpétuel changement — comme l’annonçait déjà Héraclite, panta rei, tout change.

La tourbe est aussi matière à risque : tirée de milieux marécageux, même soigneusement compactée, elle est sujette à l’effritement et à la désagrégation pendant l’exposition, donc au changement. C’est en soi une matière instable, en mouvement.

Et cette notion de déplacement, de voyage, s’incarne aussi dans un canot, réduit à sa plus simple expression … squelettique. Si les masses de tourbe effectuent un déplacement lourd, ce canot, symbole de la légèreté du mouvement sur l’eau, en est devenu une abstraction, donc un objet sédentarisé, immobile, désormais incapable du moindre déplacement. Une substance vidée de son essence. Une impossibilité de mouvement. Ce qui paraît immobile bouge, et ce qui devrait bouger ne le peut plus. Le voyage serait-il donc une entreprise si difficile ?

Quant au traîneau et à la paire de skis de fond, il va de soi qu’ils sont tournés vers l’ailleurs, qu’ils appellent au voyage libre et exploratoire, qui a tant marqué notre nordicité par le passé. Celle-ci n’aurait pu être conquise, maîtrisée, asservie presque, sans ces moyens de transport sur eau et sur neige, essence de la latitude du lieu. Mais ces objets faits de matériaux premiers, originels — le bois, l’écorce, etc. —, extraits d’une nature encore vierge, trouvent leur antithèse dans les caissons en bois contenant des carottes de forage, fruits de l’exploitation de l’homme, de son industrie, de son désir de mettre en valeur ce que l’on appelle désormais « ressources naturelles », ressources dont l’essence est détournée de son objet premier. Était-ce bien la peine de conquérir ces grands espaces pour en sonder le sous-sol et en laisser les entrailles meurtries et lacérées par l’exploitation de l’homme au motif du profit ? Faut-il y voir une mise en garde écologiste ?

Et pourtant, nous ce cessons d’être au coeur d’un pays nordique qui, en raison de la dureté de son climat et des embûches qu’il s’emploie à opposer aux déplacements humains, reste encore relativement protégé contre l’invasion technologique de l’homme. C’est donc encore un lieu où l’artiste en quête de solitude peut trouver refuge.

En dépit des contradictions illustrées jusqu’à présent : le nomadisme et la sédentarité, le mouvement et l’immobilisme, la dureté du climat nordique et son silence propice à la réflexion, ce nomadisme de l’intérieur nous conduit alors au coeur de la recherche identitaire de l’artiste en tant qu’artiste, en tant qu’individu et en tant qu’être collectif. Ce voyage qu’il entreprend dans les symboles liés à la nature et qui l’y mène et l’y ramène est aussi une avancée vers soi : une quête du sens de soi.

Au lieu de se réfugier au désert, comme l’anachorète, l’artiste se retire au sein de la nature la plus sauvage et primitive possible pour s’y retrouver; pour se nourrir des fondements de la terre nourricière et de ses éléments les plus primaires; pour amorcer son voyage intérieur, sur la voie de la sérénité qu’il espère trouver; pour vaincre ses angoisses personnelles et celles provoquées par un monde devenu de plus en plus hostile.

Des risques d’effritement de la mousse, de l’anéantissement écologique du milieu naturel, source de vie, dans lequel il se replonge, l’artiste crée, donne du sens à ce qui passe le plus souvent inaperçu, en est un artisan. En somme, il ne craint pas d’aller au fond des choses, de soulever le double fond des symboles.

Comme la valise du voyageur dont un double fond dissimule à la curiosité du douanier des biens précieux, la nature ne se laisse pas appréhender au premier coup d’oeil. Elle recèle des multiplicités de sens. Il ne faut donc pas craindre d’aller jusqu’au double fond des choses car, dans l’ailleurs du double fond, on y verra sans doute le reflet de soi…