Sadko HADZIHASANOVIC - El Comandante
Immigrant yougoslave vivant à Toronto depuis 1993, Sadko Hadzihasanovic est fasciné par la vanité de l’homme nord-américain, sa violence, ses armes, la brutalité de ses images, cette obsession qu’il a de vouloir être à tout prix une vedette dans un système prolifique de superstars préfabriquées et éphémères qui alimentent et rentabilisent le culte de la vacuité. En abordant les thèmes de l’information et de la sécurité, il met adroitement en parallèle, pour mieux les confronter, la propagande de guerre et le consumérisme, cette tendance pour les consommateurs à se réunir en mouvements ou associations pour défendre leurs droits et leurs intérêts, et nous expose en pleine face nos évidences, la réalité de nos sociétés capitalistes aux prises avec des problèmes liés à la surabondance. Et cette réalité est parfois surprenante, quand on se souvient de l’utilisation qu’on a faite de certaines figures révolutionnaires du XXe siècle, les têtes de Che servant à vendre de la vodka, de Gandhi vantant l’accès Internet de Liberty Surf ou de Mao, devenues icônes de milieux intellectuels privilégiés et meilleures vendeuses de compagnies de ticheurtes et de posters fabriqués dans des pays où l’on exploite allègrement le travailleur, sa femme et leurs nombreux enfants.
Avec EL COMANDANTE, à travers la multidisciplinarité, la peinture, le dessin, le collage, les images déjà imprimées sur lesquelles il intervient, Sadko Hadzihasanovic se met en scène lui-même, son jumeau identique resté en Bosnie, son père, sa fille et interroge le spectateur en feignant l’ignorance. En installant Che Guevara dans Apsolut Che, fumant un Monte Cristo dans une posture nonchalante, attablé avec le père de l’artiste en compagnie de ses amis entourant une bouteille de vodka, quelque part dans le temps quelque part en Yougoslavie, ou en se mettant lui-même en représentation dans un self portrait sur fond d’affiche de guerre dont on ne saisit plus si on fait une propagande pour ou contre la cigarette, Sadko ironise, questionne et joue avec notre crédibilité. Et que dire du How to explain Henri Moore to Che, autre autoportrait, cette fois de dos étendu sur une plage de sable blanc dessous un arbre sculptural, et dont la branche semble s’être déployée pour apparaître sur la photo, dans lequel paraissent s’opposer subjectivité de l’art et rigueur politique. En écho, dans Vacation Paradise, un immense collage où tout est figé en quelques images trop parfaites, ombres irréprochables, eau invitante, il ne manque que les vacanciers sortis des hôtels luxueux affublés de leurs bagages, et qui repartiront dans dix jours après avoir angoissé tout le long de leur voyage pour ne pas voir disparaître leurs choses qu’ils donneront, pour se déculpabiliser un peu avant de partir, aux Cubains qu’ils auront rencontrés et dont ils auront appris de vive voix d’interprète qu’ils n’ont rien. Et lorsqu’on découvre l’enfant de l’artiste avec un pistolet dans la main, habillée d’un chandail sur lequel est imprimé le visage de Guevara, debout devant un mur à côté d’un très jeune enfant de Sarajevo à l’expression menaçante et tenant de façon très compétente une mitraillette, peut-être un jouet, dans ses minuscules mains, avec en bas à droite l’inscription 2005, ne comprend-on pas, quand il la mesure à son expérience personnelle, pourquoi l’artiste dénonce la violence omniprésente et tout à fait banalisée dans nos jeux vidéos et nos émissions pour enfants, ces univers machistes devenus le stéréotype masculin des jeunes garçons en devenir ?
Sadko Hadzihasanovic montre le contraire de ce qu’il veut faire voir, mais sommes-nous vraiment dupes ? Ne nous demandons-nous pas où est la véritable démesure, dans ces guerres idéologiques d’où naissent des fleuves de sang qui séparent les mondes en deux ou dans ces guerres de cotes d’écoute des médias où l’ineptie voyage à toute vitesse sur les ondes de machines distributrices de lavages de cerveaux ? Et même si nous savons qu’il est manifeste que la spiritualité est devenue moins importante pour un grand nombre de personnes que le système de superstars et que ceci est assez navrant et inquiétant pour la suite des choses, la vision éclairée et caustique de l’artiste, qui nous colle et nous dépeint en pleine gueule la perception qu’il a de notre monde, vient nous rafraîchir adéquatement la mémoire, cette faculté qui oublie ce qu’on lui répète inlassablement d’oublier.