Écrit par Stéphane Boivin
La salle 2 d'Espace Virtuel est un lieu qui « jouit » d'une curieuse ambivalence. Connexe à la salle d'exposition principale, c'est aussi un corridor, peu fréquenté mais fréquenté tout de même, par des employés de l'institution qui héberge le centre d'artiste, le Cégep de Chicoutimi. Ambigüité de fonction donc pour cet espace qui est voie de circulation d'abord, puis lieu de diffusion d'art contemporain. On serait porté à envier la double nature de cet espace pour son ouverture sur le milieu, phénomène très coté par les artisans culturels de notre temps. Malheureusement la cohabitation entre le monde et le monde de l'art ne se fait pas toujours sans heurt. D'abord la salle / corridor suppose des dimensions particulières (elle est étroite et toute en longueur) sans compter les grande fenêtres qui donnent sur le dit monde et dont il faut s'accommoder. Mais surtout, il faut voir ces administrateurs d'usine éducative, préoccupés par un dossier, s'engager dans le corridor, que dis-je dans la salle 2 d'Espace Virtuel, pour tomber face à face avec le travail d'un artiste contemporain, travail souvent abscons pour le spectateur involontaire, faut-il oser le dire? On s'abstiendra en tout cas de rappeler une célèbre affaire de censure à laquelle a donné lieu la double nature de la salle. Censure suscitée par une invite de la part de l'art aux biens pensants de ce monde préoccupés par la droiture de la jeunesse.
Cette journée-là dans la salle 2, c'est aux interventions de Guillaume Labrie que le quidam au veston usé était forcé de se heurter. Se heurter il risquait en effet, puisqu'un poteau précaire était dressé au milieu de la voie (heureusement pour l'individu collégial, le service de sécurité de l'institution n'allait pas tarder à faire preuve de clairvoyance en plaçant devant l'oeuvre un cône orange, qui par ailleurs se mêlait parfaitement à l'ensemble). Ajoutant à ce défi à la tranquille aseptisation des lieux, le poteau en question était couronné d'un banc de bois chétif, qui semblait à la fois retenir le plafond et être retenu par l'axe vertical. Cet poteau, premier objet à attirer l'oeil dans l'exposition proposée par Labrie, démontre bien à quel point l'artiste était dans son élément, dans la multi-fonctionnelle salle 2.
La pratique de Guillaume Labrie est en effet très sensible au contexte spatial. Quelque part entre installation et sculpture, on ne peut s'empêcher d'y voir le travail d'un architecte qui jouerait d'humour noir. À la maitrise en création de l'UQAM, il a pu développer ces dernières années une approche qui agit de façon subversive sur l'espace d'exposition. Ses échafaudages mystifiants le re-découpent, en pervertissent la fonction, modifient profondément, à travers un jeu sur les dimensions et les perspectives, l'impression que cet espace laisse sur le visiteur. À ces interventions se fondent la plupart du temps des objets du quotidien, outils, mobiliers, qui voient eux aussi leur fonction être détournée par le fait de leur intégration même à l'oeuvre. Bref le corridor adjacent à Espace Virtuel semblait appeler le travail de Labrie. Son « Grand couloir restreint » conçu en 2005 le préfigurait peut-être.
Petites variations sur Iron Maiden est constitué d'une série d'interventions sur le mur de la longitudinale salle 2. À chaque station, ce mur semble vouloir retenir des objets trouvés sur place par l'artiste (balais industriel orange, poubelle métallique, chaises d'écoliers). Une longue bande est découpée dans la surface du mur en question, elle relie chacune de ces petites constructions. Ce sont les rébus de gypse de cette longue balafre qui vont emprisonner les objets comme le feraient les tentacules d'une pieuvre. Ils les fixent à des hauteurs et dans des angles qui vont les dénaturer, les rendre inutiles voire troublants dans la morne habitude du quotidien. L'inclusion de l'oeuvre à son environnement est littérale dans le travail de Guillaume Labrie. Qu'elle dérange le spectateur ou qu'elle rende encore plus aigüe son absurde indifférence au monde, aux formes, à l'architecture, l'oeuvre agit sur l'espace. Étrange mélange de finesse et d'incongruité. Avec brio est une étonnante souplesse, le travail s'intègre à l'espace tout comme les languettes de panneaux de gypse s'allient précisément les contours des objets que Labrie intègre à l'ensemble. Dans les constructions qu'il propose ici, le bâtiment et le mobilier s'épousent intimement. Le mur tient le balais comme une torche. Un pan de ce mur a été découpé et basculé. Une fois des pattes fixées on en a fait une table. Là les languettes de gypse suggèrent une coupe bidimensionnelle du volume de la poubelle. Devant cette curieuse osmose entre meuble et bâtiment, l'homme est le chien dans le jeu de quilles. Comment peut-il fonctionner dans un monde où les lieux et les objets refusent leurs fonctions?
On comprend enfin que le titre de l'exposition ne réfère pas le spectateur à de célèbres rockeurs velus britanniques mais plutôt à la vierge de fer, triste instrument de torture, chef d'oeuvre de la cruauté humaine, s'apparentant à un sarcophage dont on a recouvert l'intérieur de lames. Lames malvenues qui émergent dans l'espace clos et qui découpent. Enfermement et claustrophobie, voilà des thèmes qui ne peuvent qu'inspirer une production qui place l'Homme au sein d'un espace emprisonnant et impraticable. On peut observer ce programme avec acuité grâce au statut particulier de la salle 2 d'Espace Virtuel. L'oeuvre y devient danger public précisément parce qu'elle contrait la fonction du lieu.
Ce que Labrie nous propose semble pointer du doigt, non sans une certaine dérision, l'inhumanité toute fonctionnelle de nos architectures. Là où les objets sont capturés par des matériaux de construction, ce sont aussi les humains qui sont constamment confinés dans un enchevêtrement de coffrages armés, d'isolants toxiques, de renforts métalliques aux rebords tranchants. En somme c'est la chaire d'un bâtiment que les entailles tracées par l'artiste révèlent comme autant de couches qui séparent l'occupant du monde organique. Dans une telle perspective, on s'amuse de voir l'air agacé du fonctionnaire pressé qui vient d'éviter de justesse le poteau érigé par Labrie à partir de ses retailles de mur. Et on s'étonne de le voir ignorer ce filet (la capture, encore...) d'ampoules électriques posées sur le sol tout au bout du corridor, aux pieds de la table-pan de mur, qui vient brutalement modifier la couleur d'une vie vécue sous les néons.