Sophie BÉLAIR-CLÉMENT - HABITER L’AUTRE / MESURER L’ÉCART
« Pourquoi ce que nous voyons devant, nous regarde toujours dedans ? »
(Georges Didi-Huberman)
Sur les murs blancs d’une étroite et longue pièce, dans des mises en scènes où l’anthropomorphisme est à son paroxysme, de grandes photographies numériques montrent de petits animaux empaillés attifés de vêtements étriqués. Dans certains des tableaux Sophie Bélair Clément, la conceptrice de l’exposition, se prête au jeu de la personnification et manipule les proportions en s’introduisant dans la peau ajustée d’une mariée ou d’une patiente endormie. Sur une dernière illustration, dans un bocal renfermant un fond d’eau saumâtre, une espèce de ténia écoeurant est suspendu par la tête à une ficelle ; si l’on y regarde bien, on aperçoit dans le liquide trouble le corps recroquevillé de la figurante. Sur le bord du couvercle jaune du pot sans étiquette, on peut lire : THEY’RE DELICIOUS.
Dans la plupart des cas, les protagonistes principaux sont des rongeurs naturalisés qui empruntent, le mieux qu’il est possible, des comportements aussi banalement humains que d’épouser quelqu’un, effectuer une opération, pêcher ou lutter dans une arène. Dans tous les cas, l’artiste est intervenue sur les oeuvres qui exposent, pour la majorité des scénarios, des êtres en société en y apposant des formulations mathématiques complexes. Le but avoué de l'exercice servant à déterminer les variables mesurant la proximité relative, la volonté, la distance réelle, la perméabilité, l’épaisseur des parois et le degré de narration du vide. Ces graphiques obscurs étayent de toute évidence la théorie du décalage entre les personnages illustrée dans les compositions de la galerie saugrenue, et pour le moins troublante, qui contrefait le réel. Au contact des audacieuses analogies la sémantique en prend pour son compte, les épidermes s’échangent et les identités se permutent allègrement et nos perceptions basculent. Les acteurs, qui ne sont en fait que des toisons de bêtes rembourrées, recousues, remises en forme et affublées d’yeux de verre ou une jeune femme adoptant froidement la pose, deviennent très éloquents. Alors, surgissent les motifs de l’altérité, cet autre soi, et de ce périmètre gardant invariablement éloignés tous les individus qui sont en relation.
Il y a peut-être un danger à vouloir tout expliquer, mais le hasard se charge, pour le moins que les créateurs en soient complices, de rattraper vite fait la machination. À l’insu de la correspondance entretenue avec une plasticienne obnubilée par la poésie du quotidien, Ann Penders, et du dialogue soutenu avec le mathématicien Grégoire Martin, maniant avec autant d’enthousiasme les idées que les chiffres, se découvre un espace virtuel insoupçonné, celui qui ravitaille l’imaginaire fertile et débridé des chercheurs de sens. De ce fait, ce qui semble être une analyse implacable et méthodique des comportements sociaux, mise au service d’un sujet inépuisable et maintes fois exploité, n’est en fait qu’un prétexte, ici adroitement matérialisé, pour parler de soi et de son rapport avec les autres. En formulant des thèses, en multipliant les investigations, en répétant les vérifications et en traduisant le tout dans un code singulier, et malgré la rigueur évidente de la logique déployée, l’expérience génère avant tout de criants rapprochements. Ceux que dévoilent les liens lexicologiques cohabitant dans le langage relationnel et le jargon spécialisé et mettant en lumière l’infini des possibilités d’interprétations ; celles qui nous permettent d’insuffler une apparence de vie à une matière en général plutôt indifférente.