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Espace Virtuel - Textes Auteurs

Impressions bleues ou l’Architecture de la mort

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Patrick BERNATCHEZ - Mécanique et Débordements

J’ai vu là d’abord du flou, du vague et j’ai compris, à mesure que je me faisais un chemin dans le lieu de l’exposition, qu’il fallait forcer le regard, donner du poids à mon regard, écarquiller les yeux pour qu’ils voient plus que cet indistinct qui m’a frappé quand je suis entré. Et je suis passé à ce que mes yeux pouvaient voir : des formes nettes et dures, des images habitées par des fleurs, des casques, des lignes, une élaboration habile, patiente et systématique d’une architecture de la mort ou plutôt des architectures élaborées par l’humain d’aujourd’hui pour mourir plus vite et moins bien parce que la vie est moins la vie ou que les tentations du désir leurrent la vie.

Sur de grandes surfaces de papier, en impression bleue, un être est couché dans un tombeau et l’autopsie que je fais confirme qu’il est mort d’excès de signes – marques déposées du commerce – indélébiles qui ont façonné son existence. Tout est là avec excès : Lipton, Heinz, Tylénol, Windex, Brillex, Hellmann’s, Colgate et autres Pepsi, illusions d’un essentiel qui est quelque part évanoui. La signature est évidente et je sais que je suis de ce monde-là, bien que j’en aie contre ces produits et ces façons qui m’ont fait, fabriqué, permuté aussi jusqu’à oublier où, moi et les autres, nous aurions dû aller. Cette mort-là, c’est de plus ce virtuel qui a envahi l’espace, le temps et nos cerveaux. Les ravages sont profonds. Nous ne pourrons plus en sortir indemnes, car la mort est là en choc avec la vie, et plus forte et partout présente.

Sur un mur en face, immense, une rose vue de haut et qui n’est plus une fleur, c’est une rose de viande (faite de tranches de bœuf) inquiétante. Je dirais qu’elle attend comme attend la bête dans la nuit une proie aveugle, et c’est sans doute moi et c’est vous. L’inquiétude naît face à ce miroir où s’est imprimée cette fleur, et l’on s’y voit tout entier dans un miroir. A côté, sur une longue feuille de papier et dessiné de face, de profil, presque sous tous les angles, un casque de motard et, sous ce casque, un visage dont on voit une oreille, un nez, un visage de mort toujours, comme fixé sur une portée de musique sans note et sans bruit. Des fleurs encore qui pourraient annoncer la mort.

Et puis, je me retourne vers ce que je n’ai à peine vu en entrant, ces pièces bleues où à peine se distinguent, mais pour qu’on s’y attache et qu’on cherche à comprendre, des formes, des objets, et puis je vois soudain que la mort a passé et que son œuvre est achevée et qu’il n’y a de retour possible. Là, sur une petite surface carrée, bleue profondément, des champignons sont apparus et qui disent l’âge, la pourriture, la néantisation. Ce bleu si beau est la paix malgré tout, la paix de la mort. Constat qui n’a rien d’apaisant.

Une autre pièce montre des sièges d’autos couverts de neige et dans ce bleu, il gèle, tout est définitivement fixé dans le froid, il y a un profond silence, le silence des objets qui n’ont pas de voix, une mort tranquille, tout aussi présente, rigide, muette entièrement. Le grand rectangle bleu, face à nous dès l’entrée, est une véritable nature morte, élaborée comme ces natures des peintres d’une autre époque, mais sans le vin et les fleurs, sans les fruits et sans la paix, sans cette miséricordieuse solennité des objets dessinés et colorés. Un fouillis d’aujourd’hui composé de nos bibelots : paquet de cigarettes, bouteille d’eau gazeuse, casseau de frites, écran de télévision ou d’ordinateur, casque de motard, tout ça dans le flou, mais terriblement présent, peu à peu, si on y regarde bien, avec l’entêtement de celui qui veut voir plus loin que le bout de son nez. Justement à vue de nez, on n’y voit rien ; c’est à vue d’œil qu’il faut voir, alors nous nous voyons, fixons, je me vois regardant et je me vois. Troublant, car j’y suis entièrement. Ma présence, regardant, m’inquiète parce que c’est dans cette matière que je me retrouve encore. Toujours.

Et, soudain, tout au fond, élaboré à partir des mêmes éléments, bleu, apaisant, fixe mais en même temps vivant à cause des images qui s’élaborent, un autre monde, le fond de la mer avec des irisations, des reflets – des réflexions -, et une réussite, celle de l’artiste qui a façonné ce monde à facettes. C’est au fond de quelque chose d’indéfinissable que se trouvent une forme du bonheur, un arrêt des mouvements, des sensations, des caprices, sans doute, aussi. La mer bleue dans laquelle, le monde agité s’est perdu. Les mêmes éléments qui font le malheur et la destruction et qui font le bonheur parfait dans le repos des sens, des volontés, des désirs. La mer est abîme, la mer est repos. Et ce n’est pas que la mer, c’est peut-être aussi le fond de soi, dans la solitude des absences.