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Espace Virtuel - Textes Auteurs

Inhabituelle perception

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Martin BROUSSEAU et Richard LEMOINE - Jaillit la Lumière

J’imaginais des murs comblés et colorés, un plancher encombré d’objets d’art, une profusion de choses exposées que je n’aurais qu’à regarder,choses assignées, choses-objets précieux à ne point toucher pour laisser l’art au secret. J’imaginais à imaginer ce que j’aurais peut-être voulu voir et qui me cantonnerait dans le déjà-vu. Mais devant moi soudain, deux éléments habitent l’espace et une pleine présence m’envahit. C’est brusquement, c’est massivement et c’est touchant.

Ce ne sont pas des objets, ce ne sont pas des tableaux, ce ne sont pas des sculptures. C’est la lumière et le mouvement peut-être et aussi la grâce infinie des astres. C’est la facture précise comme un éclat d’un usinage méticuleux, signée par Martin Brousseau et Richard Lemoine. Je me laisse gagner, je me fais ignare, n’appelle rien qui me sécuriserait ou me séduirait et je commence à monter sur cet équipage d’artistes de la lumière vivante. D’artistes dont on ne sent pas les prétentions, d’artistes qui se sont absentés sous la poussée de la lumière, sous le silence et aussi sous le bruit net de moteurs secrets.

Un gouvernail de bois couché sur un bloc de ciment fait tourner un long tube fabriqué à partir d’accumulations superposées de panneaux de coroplast d’où transperce, multiple et vive, une lumière qui n’est plus entière, une lumière fragmentée, une lumière qui a explosé sur le monde, une lumière belle comme le monde et qui est la clé des songes. Ce monstre mécanique d’où elle sort est muet et pourtant, en en faisant le tour, je rêve au soleil entier ou, plutôt, aux étoiles dans un ciel bleu de nuit. Je rêve aussi de me laisser transporter sur la mer en tenant dans mes mains ce gouvernail de bois si solide et si bien achevé. Et, souvenir d’enfance, je me vois tourner un gouvernail de goélette sur le Saguenay sous la surveillance de mon grand-père, marin et capitaine. Une journée lumineuse d’été. L’art, c’est l’objet que l’on tient et c’est le rêve que l’on a perdu. Là, est le silence et tout l’appel de ce qui ne se perdra jamais.

Au fond, devant deux spots tournés vers le mur, un tableau vivant à neuf disques crée, dans l’instant et dans l’instant disparus, parfois des peaux de bêtes, parfois des champs en friche, parfois la surface d’une planète au-delà des mondes et l’œil se perd à trop vouloir voir plus que ce qu’il aperçoit sur l’écran-visage des disques. Cela crée une déroute partielle du sens qui cherche, à cause de cela, à se retrouver dans l’agencement si régulier de ces disques et puis je viens à la facture impeccable de l’ensemble. Derrière, des moteurs actionnent, grâce à de petits disques d’inégale grandeur, les grands disques qui supportent des mondes. Derrière, c’est la mécanique crue et ses pièces fabriquées avec précision. Derrière, c’est aussi la partie de l’art ou, plutôt, c’est l’usinage et tout aussi vrai que la noblesse de l’art qui s’expose, de l’autre côté, face à moi qui regarde. Derrière, c’est la place de l’artiste. Devant, c’est le lieu de la contemplation, mon lieu à moi qui regarde, qui vois, qui entends, qui voyage. Il n’y a pas de silence.

C’est le bruit des moteurs, si régulier, si banal, qui donne cette régularité absolue des tours et m’amène à tout l’imaginaire. Cette régularité, cette banalité de l’action, cette répétition permettent l’infinie création des formes, des apparitions et l’œil, mon œil, crée sans que les artistes, désormais, m’imposent leur vision. Ils ont, encore une fois, disparu derrière ce qu’ils ont fabriqué, humbles sans doute et, en même temps, si présents parce qu’ils ont proposé ce voyage. C’est toute la place au contemplateur, c’est toute la place à la liberté du sens, des sens aussi, toute la place à la variation infinie des formes de vie. Tout est là qui fourmille, qui se place, se perd, qui roule, tourne, qui revient avec la régularité des mouvements si réguliers des moteurs. On ne peut concevoir la déformation perpétuelle. La vie reforme, refond ce qu’elle a aboli pour qu’elle continue à être. L’art impose une forme qui se perdrait autrement et perdrait celui qui contemple.

Brousseau et Lemoine sont des maîtres d’œuvre, des créateurs, des facteurs d’un art artisan, d’un art qui veut s’attacher à ceux qui voudront se lier et qui se lient. Je l’ai voulu parce que j’y fus, engagé par une entente avec une directrice de galerie, parce que j’y fus aussi et surtout à cause de mon désir de me laisser gagner par ce jaillissement de la lumière offerte dans sa vérité et son inhabituelle perception.