Écrit par Sophie Langevin
Revisiter la peinture en ce début du XXIe siècle implique une certaine distanciation face à la vitesse et à l’excès des nouvelles technologies. Prendre son temps relève presque de la dissidence dans nos sociétés occidentales hyper efficaces, surmédiatisées, ultra performantes. Prendre le temps de choisir une image parmi le bruit visuel qui nous entoure, de la trafiquer, d’en faire une réflexion sur l’ambiguïté émotive, prendre le temps de s’inventer un rituel méditatif et créateur, n’est-ce pas là un désir de marquer une pause dans l’étourdissante angoisse de nos petites existences ? Mais qu’arrive-t-il quand la peinture permet la rencontre d’individus anonymes conçus à partir de l’immense flot d’images crachées par notre environnement? De nouvelles images se créent. N’y a-t-il pas un risque que ces nouvelles icônes s’engloutissent dans la surabondance des images déjà existantes? C’est ce que La Grande Communion propose d’explorer par le rassemblement de divers personnages membres du Social Gloss Puppet Choir.
Tel un rituel religieux, la communion implique une union dans une même foi. Le parfait accord d’idées et de sentiments communs guide l’iconographie dans cette communion. La foi qui unit les figures se définit comme étant l’ambivalence émotionnelle du sujet peint. Cette ambivalence exclusive à chaque tableau, par les différentes émotions invoquées, se trouve partagée par l’ensemble des membres du S.G.P.C.. On se pose la question : est-ce que je vois vraiment ce que je devrais voir ? Que sous-entend ce sourire ? Que me veut ce regard ? Jouant ainsi sur la transformation d’un rire en pleur, de la naïveté en ironie, l’artiste propose une confrontation d’émotions provoquées par la cohabitation imposée d’images d’origines différentes. L’image trafiquée et manipulée est de cette façon collée aux côtés d’autres icônes résultant des mêmes manipulations. Sortie de son contexte, l’image prend une autre signification créant ainsi une sorte de malaise vis-à-vis de ce qui est représenté. Ce qu’on croit reconnaître n’a de sens que dans son nouveau contexte. Le spectateur est donc en présence d’un échantillon d’attitudes et d’émotions ambiguës dénaturées par une mise en scène énigmatique.
Ces collages picturaux pointent la complexité et l’ambivalence des sentiments humains en empruntant un certain aspect surréaliste dans l’association d’images qui appellent le langage. L’artiste élabore ses tableaux par des collages de figures ou de fragments d’images d’une façon aléatoire. L’automatisme de la réalisation des compositions (dans le sens d’un automatisme littéraire) se fait telle une projection de l’inconscient sur le bois du tableau. À la manière d’un collage dadaïste, le sens intrinsèque de l’image se transforme selon la mise en scène dans laquelle il s’inscrit. C’est à ce niveau qu’un second degré émotionnel émane de la composition. Ces "sujets-objets" évoluant dans un nouvel environnement se trouvent tout à coup doublement connotés : je reconnais ce que je vois mais je ne suis plus certain de ce que c’est réellement. Nous devons créer des liens entre les objets par l’analyse de ce qu’ils figurent dans leur nouveau contexte. C’est ainsi qu’un sourire timide se transforme en un profond signe de malaise ou qu’un regard racoleur devient subitement pervers. Comme une écriture automatique, les images sont assemblées au hasard selon leurs qualités formelles mais surtout pour leurs capacités à exprimer l’ambivalence émotionnelle du sujet dans sa nouvelle situation. Les formes qui prennent place devant nos yeux semblent n’avoir aucun lien apparent, nous sommes donc forcés de créer nous-même ces liens verbalement, par des mots. Ce qui nous semblait aléatoire devient tout à coup significatif, comme la machine à coudre sur la table de dissection de Lautréamont…
Comme pour dédramatiser le contenu émotionnel, l’utilisation d’aplats de couleurs vives et brillantes insiste sur l’opacité du médium et crée ainsi une certaine distanciation. Ces plans de couleurs, appliqués selon un rituel propre à la sérigraphie et additionnés au caractère populaire des images, sont un délicieux clin d’œil au pop art. À la manière d’un long rituel de création, l’artiste fait succéder les couches d’émail sur le bois attendant jusqu’à plusieurs jours de séchage entre chacune d’elles. L’émotion se matérialise par l’application de la dernière couche : le noir. L’effet inquiétant, ambigu, est accentué par l’utilisation du noir comme trait figeant l’attitude du sujet. Un regard pervers côtoie des oranges et des gris, l’aspect de démence d’un autre est renforcé par la cohabitation du rouge et d’un rose. À l’ambivalence des émotions s’ajoute cette palette de couleurs qui contribue à laisser une sorte d’absurdité dans les compositions. La texture de sucre d’orge donne envie d’effleurer les tableaux avec nos doigts. Le lent rituel de réalisation, comme une méditation que s’impose l’artiste, devient un prétexte à la transposition des ambiguïtés émotionnelles. Cette dimension de méticulosité apporte un caractère quasi schizophrénique à la réalisation de l’œuvre. L’iconographie reflète en quelque sorte cette schizophrénie par le caractère ambigu et l’instabilité des émotions propres aux sujets.
Sans avoir la prétention d’être une critique sociologique, La Grande Communion présente un traité sur l’humain. L’exposition pointe des attitudes rattachées aux sentiments individuels en jouant sur le doute. Peu importe l’état d’âme souligné, l’ensemble des images est utilisé comme représentation d’une angoisse muette. Une angoisse nourrie par cette incertitude entre la fierté et la honte d’être un (être) humain.