Écrit par Céline Dion
Il y a des expositions qui, avec peu de moyens, nous révèlent beaucoup. C’est le cas de Résister, se dissoudre de Marie-Claude Bouthillier. Le titre d’ailleurs donne le ton à l’ensemble, notamment en juxtaposant deux verbes d’action qui pourraient tantôt s’opposer, en forme de face à face, tantôt se compléter si l’on envisage l’un comme la conséquence de l’autre : mais, dans ce cas-ci, ils supposent un même mouvement. Les deux dessins sur papier qui, placés côte à côte, ouvrent l’exposition, illustrent cette relation. Ils se posent en parfaite complétude, même si le traitement pictural de chacun diffère : à gauche une tête féminine dessinée librement à l’encre avec un gros pinceau, à droite un corps dont le trait qui trace et remplit la silhouette est constitué d’une fine écriture à l’encre, répétant en cursive les lettres « mcbmcbmcb » (les initiales de Marie-Claude Bouthillier) à l’infini. La tête de cette silhouette n’est qu’un simple cercle entièrement bleu. Ce mécanisme d’oscillation entre opposition et complétion se retrouve autant dans la représentation que dans la façon même de représenter. C’est d’ailleurs ce qui constitue la force et la maturité de cette artiste : la capacité qu’elle a de comprendre son travail, d’en saisir les enjeux et d’en parler avec aisance, le relançant ainsi vers d’autres horizons créatifs.
Déjà le trait, personnalisé notamment par la répétition des initiales utilisées comme un simple tracé, contient la trace de quelque chose d’autre. Doit-on y voir une sorte de signature cachée de l’artiste, telle que les manifesteraient ces espèces «d’autoportrait» ? Après coup, on pourrait dire que toute l’exposition est contenue dans ces deux dessins à l’entrée puisque la forme du corps représenté (trace laissée par un vêtement humide) est toujours la même et se trouve répétée dans la plupart des œuvres, à l’horizontale comme à la verticale; puisque la tête féminine (symbolisée par les cheveux) est, elle aussi, toujours représentée de la même façon et répétée ponctuellement dans l’exposition; puisque enfin le geste pictural, la répétition du trait ou du point se retrouvent dans toutes les œuvres proposées avec la part de contrôle que représente la logique de la variation et une part d’aléatoire produite par l’action de l’eau appliquée sur le pigment : l’artiste, en effet, ajoute de l’eau au pigment, directement sur la toile ou le papier, pour donner cet effet de mouvement en partie incontrôlable.
L’exposition présentée à Espace Virtuel manifeste une étonnante cohérence entre le propos et son expression. En effet, une des préoccupations de Marie-Claude Bouthillier, et c’est aussi le propre de l’art contemporain, semble être la notion d’identité. Non seulement l’artiste n’échappe pas à cette préoccupation de son temps, mais elle en fait le pivot de son travail et tente de transcender la question avec une facture tout à fait personnelle et reconnaissable. C’est, en effet, dans la mise en forme de cette préoccupation, notamment par la représentation du corps, du genre (tête féminine) et surtout par la technique utilisée (clin d’œil à Claude Viallat et au mouvement Support-Surface), qui traite le point comme corps, le trait comme inscription (ses initiales «mcb»), et le mouvement dont l’eau anime le support (dissolution du pigment sur le canevas) que s’exprime cette oscillation presque métaphysique de l’être. Dans le titre «Résister, se dissoudre», doit-on entendre l’expression «Être ou ne pas Être», «Être et ne plus Être», voire «Être et devenir Autre»? C’est précisément de la matérialisation du geste artistique (répétition du trait et/ou du point avec un pigment coloré, geste tout à fait contrôlé jusqu’à l’application de l’eau) et de la porosité du canevas ou du papier que dépend le cinétisme, effet visible de l’interaction entre le support et la surface. L’effet est saisissant : il s’en produit une variété fascinante de coloris, malgré la restriction de la palette utilisée à trois couleurs, le bleu, le blanc et le rouge. Même si la notion d’identité est un des dispositifs de création dans le travail de Bouthillier, ce qui ressort de cette exposition, c’est que l’affirmation de l’identité, comme le point sur la toile, n’est jamais définitive, jamais acquise, mais provisoire et toujours en devenir.
Du figuratif à l’abstraction, en passant par le primitif, tout en utilisant cependant toujours la même technique, le travail en boucle qu’exerce ici Marie-Claude Bouthillier reprend l’évolution générale de sa démarche. Comme si, poussé à l’extrême, le figuratif produisait de l’abstrait pour redevenir figuratif, et ce, à l’infini. En effet, la forme du corps du premier dessin est reprise en partie à l’horizontale, dans les dessins à gauche de la salle. Cet extrait de corps, qu’on ne perçoit pas comme tel au premier regard, est redoublé en miroir, créant ainsi un masque primitif, répété lui aussi. Le corps devient donc une tête qui elle-même porte le corps qui la fait. C’est précisément ce caractère indissociable de l’être et du corps qui le constitue, que nous donne à penser l’artiste : la tête représente l’être qui ne peut se penser sans le corps qui le porte.
Quel que soit le circuit de lecture que l’on emprunte, le figuratif du départ nous conduit insensiblement à l’abstrait qui nous ramène, à son tour, au figuratif. Il en va ainsi des supports utilisés : du papier initial, on passe à la toile pour revenir au papier. Tout au fond de la salle, en bande bien définie, une série de dix petits formats défilent les uns à côté des autres, deux représentant une tête féminine. Chaque petite toile a son pigment et la composition de l’ensemble crée un effet de couleurs étonnant. Vu de près et à cause de l’effet de cadrage, notamment le fait que la couleur s’étend jusqu’aux bords du cadre, on dirait que chaque canevas constitue un détail d’une fresque ou semble la réplique en plus petit d’un grand format. Cela nous conduit naturellement aux grands formats sur le mur de droite, toiles abstraites monochromes simplement suspendues au mur. Cette bande de petits formats sert donc en quelque sorte de trait d’union entre les œuvres qui se donnent comme figuratives et celles qui paraissent abstraites. Elle fait en outre le lien entre les surfaces papier et canevas.
Certains artistes, dont la peinture est souvent le champ privilégié, s’imposent d’emblée, dès le premier regard, par la qualité et la puissance de leur travail : on sent la force du geste, la signature, la personnalité de l’artiste dans l’œuvre. Avec peu de moyens, Marie-Claude Bouthillier, en nous confrontant à un véritable travail de création qui nous fait sentir pleinement la force de la matière, modifie à jamais notre regard.