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Espace Virtuel - Textes Auteurs

Le poids de la Chair : Fred LAFORGE

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Fred LAFORGE - Le poids de la chair

Blanc visage aux traits caractéristiques d’un flottement entre deux monde, une hésitation génétique qui affecte l’expression d’une personne trisomique représentée par l’artiste. Ce buste introduit le visiteur dans un monde où l’anormalité est la norme. «Le poids de la chair», est ici crûment représenté par une sculpture plain-pied d’une jeune femme également affectée du syndrome de Down. Difformité morphologique et pilosité excessive, Fred Laforge traque l’anomalie – corps atypiques, handicapés, obèses – dans une suite de dessins et de sculptures exécutés dans un style mariant des sources aussi diverses que le classicisme, le surréalisme, l’onirisme, le fantastique et le minimalisme.

L’art de Fred Laforge est manifestement un art de confrontation. Dépassant l’expression du voir, il utilise la formes dessinée, peinte ou sculptée pour imposer à notre regard l’éloquence de la différence.

«Le poids de la chair» démontre une maîtrise fascinante dans l’utilisation des différents media, traitant la forme de telle manière que l’apparente simplicité déjoue notre a priori face à l’humain ou à l’animal «dénaturé» pour nous amener à voir la charge émotive qui s’en dégage.

D’emblée, le visage et le corps nu de personnes, portant les traces de la trisomie 21, happent le regard totalement dépourvu de ses repères d’un concept esthétique propre à la culture occidentale. Des sculptures livrées dans une blancheur que nuancent seuls les jeux d’ombre et de lumière artificielles. Devant cette réalité révélée sans retenue, l’émotion est brutale, troublante. Ne serait-ce pas là signe de beauté?

Appuyant son dire visuel, Fred Laforge ajoute à ses sculptures une série de dessins où l’humain et l’animal s’imbriquent avec symbolisme. L’un est l’autre, sans confusion, sinon pour suggérer que l’apparente monstruosité n’est qu’une idée de l’esprit, sachant que la vie engendre tout ce qui est, du plus banal au plus atypique.

Sans doute, il apparaît plus facile d’admirer intellectuellement la précision du coup de crayon du dessinateur quand il réunit deux troncs de chiens ou deux arrière-trains, si ce n’est que le propos ne se complaît nullement dans la quête d’une esthétique pour sa seule originalité. Chaque œuvre est prétexte à confronter conventionnel et incongru dont la somme crée la monstruosité, l’anormalité. Ainsi, ce chien minutieusement dessiné dont les extrémités se terminent en pieds humains ou cet homme au double torse, centaure incongru dont une partie crie et l’autre se courbe.

La constante de ces dessins réside dans la totale nudité des arrière-plans. Le crayon ne déborde jamais de son sujet principal, créant un vide qui amplifie le cri muet de ses personnages. Un silence hurlé par des êtres vivants, homme, femme ou animal, exprimant désarroi, souffrance ou simple appel au droit d’être… Tout simplement.

Une suite de dessins, reprenant le même personnage féminin, ouvre la porte à bien des interprétations et accentue un trait dominant de l’œuvre de Laforge : l’absence de violence, si brutal nous semble pourtant le propos, est manifeste dans la position des bras le long du corps. Opposition récurrente entre l’expression d’un abandon, geste de résignation, de non-agression, tandis que la bouche ouverte crie en silence. L’allusion au loup hurlant à la lune conteste l’idée première d’une plainte, mais suggère davantage la quête d’un semblable, le désir de ne pas être seul, isolé dans sa différence.

La démarche artistique de Fred Laforge a une portée sociale et philosophique. Ce regard exempt de concept moralisateur et de critique à l’égard des corps vieux, obèses, handicapés, pour nous révéler l’essence poétique particulière de ce qui est atypique, dénonce avec plus d’acuité le conservatisme d’une culture de masse et le ridicule d’une société. Société assujettie à une mode où le corps devient dénaturé, non par l’accident génétique, mais par une manipulation à outrance du maquillage et de la chirurgie, au profit d’un carcan socio-économique de l’esthétique dépouillée de toute vérité.

«La naïveté, les archétypes et les clichés de la culture de masse s’insèrent dans ma pratique comme les signes d’une civilisation grotesque et futile », écrit Fred Laforge.

Ainsi qu’il l’énonce si brillamment par écrit comme par son art, n’est-il pas sensé de mettre à nu le vrai visage du monstrueux? Celui qui n’est pas représenté dans son œuvre et pourtant si présent? « Celui du quotidien que sont l’aliénation de la réussite, de la performance et du paraître? L’absurdité de la civilisation, le regard grotesque qu’elle affiche sur le bien, le beau et l’absolu. Sa prétention à vouloir définir la vérité et les règles morales qui doivent la régir. Son hypocrisie, quant au mythe du bien, qui ne sert qu’à manipuler la masse. »

L’exposition, «Le poids de la chair» de Fred Laforge interpelle le visiteur par son propos et l’ennoblit par l’ouverture d’esprit qu’il suppose.