Écrit par Céline Dion
Cela commence par l’informe, l’incertain d’un corps absent, étendu, comme abandonné, représenté par un peignoir blanc, signe d’un espace domestique auquel le lieu public où se tient l’exposition donne une dimension particulière. La dialectique de l’intime et du publicisé, de l’individuel et du collectif, du secret et du surexposé, représentera d’ailleurs une des articulations majeures de l’installation. Ce peignoir, livré aux regards, est recouvert de cheveux noirs, comme si le corps était ainsi doublement nu, d’être absent et de s’imaginer privé de sa pilosité naturelle. Il est le signe à la fois d’une pureté refaite (le peignoir renvoie toujours à l’ablution) et d’un deuil emphatique, celui qui dans la civilisation méditerranéenne s’exprime notamment par les cheveux coupés ou arrachés. Or, ce corps n’est pas n’importe quel corps : si le peignoir et les longs cheveux posés dessus évoquent la femme, et même telle femme particulière, le dispositif de son absence soulignée évoque plutôt quelque chose de plus abstrait, le féminin par exemple. Car ce corps absenté, justement, fait retour de toute la véhémence de son absence, par son abstraction même, en quelque sorte. Et c’est ainsi que le corps particulier d’une femme individuelle devient l’absence de corps du principe féminin tout entier mais incarné dans cette abstraction sensible qu’est la collectivité, celle des femmes, celle des musulmanes, celle des iraniennes auxquelles Fariba Samsami rend ici hommage de toute la force de son exil. Car du féminin à la femme et de la femme à certaines femmes prises dans l’incarnation irréductible de leur individualité, il y a toute la distance qui sépare une idée d’un corps, toute la présence aussi de ce corps qu’on ne peut jamais tout à fait «rendre». L’exil biographique de Fariba Samsami se conjugue ainsi à l’exil de toute chair lorsqu’elle devient objet esthétique et même, plus simplement, dès qu’elle s’offre à l’œil.
Fariba Samsami fait coïncider presque parfaitement, dans cette mise en scène de toutes les absences, la dénonciation politique (mais le mot est trop faible, en l’occurrence) et la proposition artistique. Il est particulièrement révélateur de voir avec quelle finesse conceptuelle l’artiste retourne, en effet, contre l’oppression ses signes et sa symbolique.
Une stratégie très concertée fait passer insensiblement de l’un au multiple, ce multiple que déjà l’abondance des cheveux jetés sur le peignoir qu’ils recouvraient presque complètement rendait implicitement présent et que le deuxième tableau rend explicite par une superbe mosaïque de fichus noués sur un grillage métallique qui fait l’effet d’un majestueux canevas dominé par les nuances de tous les noirs. Les brillances, les satins, les lamés combinés les uns aux autres, emprisonnés en quelque sorte au grillage comme le sont les femmes islamiques à la loi, font masse et appellent ainsi l’espace public : le port du voile, symbole par excellence de l’Islam, pour nous occidentaux, et signe de ce que nous considérons comme l’asservissement des femmes. C’est comme si ces voiles ici jetés devenaient au contraire un symbole de liberté, notamment cette liberté des formes qui leur permet de se combiner pour former l’équivalent d’une sculpture aux reflets changeants. C’est aussi une façon de dire que la liberté individuelle des femmes musulmanes sera collective ou ne sera pas.
Ainsi, en surexposant par son absence même ce corps de femme que toute l’entreprise répressive du voile cherche à occulter dans l’indistinction du noir, et en faisant d’une prison individuelle la condition d’une œuvre collective, dans la mesure où ces fichus qui gardent l’odeur individuelle des femmes qui les ont portés sont retissés ensemble, Fariba Samsami joue contre elle-même la rhétorique même de l’assujettissement, ici visiblement minée par des inversions (cheveux recouvrant le tissu, voiles prenant corps) qui sont autant d’échappées belles.
La puissance de cette installation réside non pas tant dans l’utilisation des matières destinées aux femmes soumises et ostracisées que dans l’agencement de ces matières qui les transcendent à jamais en les magnifiant. Tous les matériaux utilisés évoquent la nudité du corps absent, un corps dont pourtant la présence implicite se trouve représentée sur les murs et le sol de la salle d’exposition. Comme si l’œuvre se voulait un mausolée et plus encore un cénotaphe.
Et ce qui séduit par dessus tout dans cette exposition, c’est tout le travail plastique de la superposition de ce qui normalement cache, comme si le redoublement, la surenchère de l’occultation, paradoxalement, ouvrait, mettait à jour, faisait enfin accéder à la lumière, dans une variation d’opacités et un infini jeu de textures qui influent sur les nuances de noirs. C’est ainsi que les cheveux noirs clairsemés sur le peignoir blanc s’opposent aux couches de cheveux noirs concentrés dans le caisson qui forme le quatrième tableau et que sur le mur une mosaïque de voiles noués entre en rapport avec, à terre, un baluchon constitué de voiles cousus; pour compléter ce labyrinthe où les verticales se combinent aux horizontales, comme les voiles se désajustent des corps qu’ils recouvraient, se dresse, au centre, une succession de voiles noirs transparents suspendus à intervalles réguliers et intercalés d’ampoules électriques, comme un théâtre d’ombres traversées. Car c’est aussi de cela qu’il s’agit : une installation où d’abord tout semble sombre mais où l’œil voit bientôt poindre la révélation d’une riche palette de noirs, comme autant d’appels à la lumière.
Dans cette installation, tout repose sur le voile, seuil diaphane qui interpelle à la fois l’individuel et le collectif, l’espace domestique et l’espace public, le naturel et le culturel, le modeste et le théâtral. Ce qui cache et ce qui est caché sont ici travaillés de telle façon qu’ils échangent leurs propriétés : ce qui est caché devient ce qui cache et l’exposition renvoie à une blessure intime. Cette œuvre particulièrement raffinée, où la modestie des moyens — le voile et rien d’autre — rend plus impressionnante encore l’ambition du propos, joue sur la distance qu’un simple tissu introduit entre l’être qui le porte et le regard de l’autre. Une distance inévitable puisque le voile fait écran, oblitère en quelque sorte le réel pour ne laisser passer qu’un regard, distant lui-aussi, mais dont la profondeur s’offre toujours, elle, sans pudeur. Le voile comme une seconde peau.
Et le regard unique de l’artiste, venu d’ailleurs, empreint maintenant d’une autre culture, lui permet justement de porter un regard critique sur ce phénomène, naturel pour qui s’y trouve pris dans la masse d’une collectivité, et culturel pour qui le contemple, seul, de l’extérieur. Cela s’appelle la distanciation. Elle prend ici la forme du recul qu’éprouve Fariba Samsami devant le port du voile auxquelles sont condamnées ses contemporaines restées au pays qui l’a vu naître. Cela s’appelle donc aussi la solidarité. Jusque dans la distance de l’art et l’exil de la vie.