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Espace Virtuel - Textes Auteurs

L’enfance de l’art : viol ou voile du naïf

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Bruno GAREAU - Infantilisation ou perte de naïveté

Et quand ils retombent en enfance
C’est sur l’enfance qu’ils retombent
Et comme l’enfance est sans défense
C’est toujours l’enfance qui succombe

Jacques Prévert, Histoires

C’est la débâcle. L’enfance est violée, soumise aux assauts incessants d’une publicité roide où s’exhibe le corps, proie offerte mise en exposition. À une époque où l’on sonne l’alarme devant l’hypermédiatisation de la sexualité et, conséquence directe de ce phénomène, l’hypersexualisation d’une jeunesse qui se donne sans retenue au plus offrant, le travail de Bruno Gareau est dans le ton.

C’est avec la percutante – mais redondante – mise en rapport entre l’imagerie de l’enfance et l’univers dégradant de la pornographie que Gareau dénonce l’hypersexualisation des jeunes. Son langage emprunte souvent la même syntaxe, soit un symbole à caractère enfantin – fleur, papillon, jovial éléphanteau – défloré/dévirginisé par une mise en relation sémantique avec des images plus ou moins présentes, souvent sous forme de motif répété, montrant des scènes de coït, de caresses buccales ou digitales en plan rapproché. De cette façon se représente le questionnement de l’artiste en regard de l’infantilisation (de la femme, forcée à jouer selon des règles qui lui sont imposées) ou de la perte de naïveté (de l’enfant, sexué précocement).

Comme un sexe qui s’immisce plus ou moins violemment sous la dentelle, c’est aussi avec plus ou moins de nuance que le spectateur perçoit l’intromission de la chair dans l’oeuvre, tout comme le surgissement de l’instinct qui exsude du néant malgré la retenue des conventions. Le sexe en filigrane, à la fois discret et envahissant, trouve sa place avec une insistance obsessionnelle, provoquant une érotomanie passagère qui induira le visiteur à associer certaines formes allongées ou pénétrantes à des organes mâles ou femelles, référant à la fois au rapport sexuel en tant que tel, et à l’intromission du sexuel dans l’univers enfantin. L’image la plus simple devient alors porteuse d’une tension sexuelle, acquérant nécessairement cette connotation de sa cohabitation avec les autres oeuvres de Gareau, par son intrication dans cet environnement d’exposition particulier. L’artiste interroge aussi l’influence de la prédominance de l’imagerie sexuelle dans les médias sur certaines personnes ne correspondant pas aux critères des canons de la beauté et de la jeunesse. En fait, l’artiste débauche tous les tabous qui subsistent encore, même dans notre société dite «ouverte et libérée»; celui de la masturbation, des rapports homosexuels, de la sexualité chez les enfants, les personnes âgées ou handicapées. L’hypersexualisation, poussée à son extrême, lui permet même de mettre à l’épreuve des concepts excessifs, comme celui de l’absurde sexualisation de personnages mythiques – femme sagittaire à la poitrine plantureuse – ou même celle de certains êtres que la culture populaire tient généralement pour asexués – quoi que ce soit faux –, par exemple le lombric.

Dans cet univers éclaté, où se côtoient le libidinal et le naïf dans une perpétuelle tension, à la fois formelle et sémantique, apparaissent des personnages bédéesques d’inspirations diverses. Quelques uns, tracés au trait gras, ou colorés en aplat, rappellent les images de cahiers à colorer qui ont absorbé la concentration de nombre d’enfants. Aussi, avec son discours, l’artiste ne pouvait éviter les références à l’esthétique du manga qui, aujourd’hui, est souvent teinté d’érotisme, voire d’une pornographie softcore assumée1. D’autres peintures de Bruno Gareau s’appliquent plutôt à montrer avec un réalisme cru des êtres bien en chair calquant une attitude d’aguichante séduction, questionnant les limites de la dignité.

Des enfants dessinés directement sur le mur répondent à certaines oeuvres par leur propre regard dont la naïveté a été exagérée, ce qui place le visiteur en situation de regardeur du regardant, l’obligeant à une attitude de métaréflexion qui mènera au constat d’une souillure se trouvant dans l’oeil plutôt que dans l’image. Car là où l’adulte ayant une expérience de la sexualité décèlera les images de rapports sexuels métaphoriques ou bruts qui y sont camouflées, l’enfant, encore «vierge et pur» – c’est-à-dire trop inexpérimenté pour posséder la grammaire du sexuel –, ne percevra que le motif du jovial éléphant, de l’amusant canard, du papillon ou de la fleur. Parmi les métaphores choisies par l’artiste, mentionnons que certaines gagneraient à être raffinées, certains clichés – l’abeille et la fleur, la similitude formelle entre le phallus et le champignon, etc. – donnant la fausse impression d’une approche en survol qui n’a rien à voir avec la profondeur de sa réflexion.

Le contraste exploité par l’artiste ne se résume pas à la confrontation entre le naïf et le pornographique; textures, couleurs et motifs discordants envahissent l’espace d’exposition, rappelant la façon parfois anarchique dont la publicité tapisse les murs ou l’espace graphique d’un média écrit. Ainsi, le désaccord entre les oeuvres devient luimême porteur de sens. Parmi les motifs présents dans le travail de l’artiste se trouvent ceux de tissus imprimés sur lesquels il peint parfois directement, mais Gareau crée aussi ses propres motifs, produisant des collages, répétition d’images issues de l’effeuillage de revues pornographiques, la caresse n’ayant plus rien à voir avec une quête lévinassienne de l’Autre, devenant un motif qui tapisse la vie jusqu’à l’écoeurement.

Le plus grand succès de l’artiste aura donc été de montrer, tant par ses choix esthétiques que par celui du nombre d’oeuvres exposées exploitant la même formule, que l’abondance réduit la valeur. Ainsi, le sexuel exhibé tel qu’il l’est dans les médias, se voit désacralisé; l’enveloppe charnelle devenue produit marchandable (et même médium de marchandage), a perdu toute sa cherté. C’est la sexualité, bien plus que l’enfant, qui est disséminée et gaspillée, en proie à une profanation éhontée; les abus dont elle fait les frais amenuisant la valeur qui lui est accordée.


1 D’autres artistes, dont quelques uns de la nouvelle garde japonaise, ont aussi fondé leur démarche artistique sur le rapport entre l’imagerie du manga et la sexualité. Voir à ce sujet les travaux de Aya Takano, Mr. et Chiho Aoshima.