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Espace Virtuel - Textes Auteurs

Sédiments Imaginaires

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Guy LARAMÉ - Biblios

On ne l’a peut-être pas assez remarqué, mais le siècle de l’Encyclopédie fut aussi celui de la ruine élevée au rang d’objet esthétique; au point qu’y poussèrent, comme champignons déjà postmodernes, les ruines construites de toutes pièces dans les parcs des châteaux. Comme si l’obsession du savoir «complété», recensé et donc, d’une certaine façon, fini, dans tous les sens du terme, qui commande au projet des Encyclopédistes, s’articulait symboliquement à l’idée de déchéance, de destruction et de perte, elle-même matérialisée par des édifices en ruine. N’est-ce pas Diderot, le père, justement, de l’Encyclopédie, qui écrivait : «Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit. Tout périt. Tout passe. Il n’y a que le monde qui reste. Il n’y a que le temps qui dure.»

C’est ainsi, sans doute, que le savoir, du moins lorsqu’il est assez grand pour connaître ses limites, impose sensiblement la même leçon : la conscience du transitoire des entreprises humaines et de la souveraine indifférence du temps à leur endroit.

Il n’y a donc, quand on y réfléchit, guère de paradoxe, malgré les apparences, à présenter des encyclopédies grugées, creusées et artistiquement anéanties, comme le fit Guy Laramée, à Espace Virtuel, sous le titre de Biblios. L’artiste qui a eu le sympathique culot d’exposer à la Grande Bibliothèque du Québec une oeuvre de ruine (qui est aussi, d’un certain point de vue, la ruine d’une oeuvre) intitulée, justement, « la Grande Bibliothèque », et sous-titrée, comme pour vendre la mèche, «encyclopédies érodées», installant ainsi, par la mise en abyme, au coeur même du temple, l’évocation de sa destruction, cet artiste joyeusement iconoclaste présentait, à Chicoutimi, toute une série de pseudo-modèles réduits d’édifices érigés, ou plutôt défaits, comme sa Grande Bibliothèque à lui, à partir de volumes empilés de l’encyclopédie Grollier ou de l’Encyclopédia Britannica. Tout se passe comme si, prenant pour matière le livre, Laramée avait peut-être initié son processus créatif d’un simple jeu de mot sur le terme «volume» : après tout, nous désignons autant le nombre que l’espace occupé par un ou plusieurs corps par ce terme qui, au départ, en latin, n’a d’autre référence que…le livre. C’est comme si, travaillant ainsi le volume…des volumes de diverses encyclopédies, Laramée faisait resurgir, mais paradoxalement, comme trace et signe d’une ruine, leur origine organique et végétale : le papier. Comme si l’après se liait ainsi à l’avant, la postérité à l’antériorité, dans une boucle temporelle qui conjugue catastrophe et renouveau.

Car ici, la matière même du support apparaît à la fois remodelable à nouveau, comme un gage d’avenir, et défaite, presque dévorée par les insectes du temps.

Si la simulation ironique du temps par des moyens résolument artisanaux est bien un des effets de l’exposition de Guy Laramée , elle ne prend pas une dimension tragique, ne serait-ce qu’à cause de ce signe d’à-venir qu’est toujours une transformation visible, surtout quand elle prend la forme de la variation. Il s’agit bien, en effet, de variation, une variation qui adopte deux modes: celui qui porte sur le type d’édifice ou de concrétion naturelle évoqué et celui qui joue sur le type de support utilisé ainsi que sur la façon dont il est affecté par le travail de l’artiste. C’est ainsi que l’aléatoire est représenté par le choix des encyclopédies (Grolier ou Britannica) et surtout par les éditions et les couleurs différentes de leurs volumes disposés de façon stochastique. À cet égard, «la Grande Bibliothèque» exposée à Montréal représente une sorte de version agrandie du canyon présenté à Chicoutimi sous le titre de «Portion de la vallée de Biblios».

Ce qui, dans la salle d’exposition, fait volume, se montre plutôt, paradoxalement, je l’ai dit, comme la trace d’une réduction, les restes d’une érosion : volcans éteints et canyons creusés par une force qu’on ne peut faire autrement, l’imagination aidant, que d’attribuer aux siècles, et jusqu’à ces pseudo-constructions humaines évoquant irrésistiblement celles que l’archéologie met à jour : quartiers de villes antiques, thermes, égouts, cirques et théâtres, tous vestiges d’activités humaines effacées par le temps.

Ici, l’archéologie rejoint la géologie, comme si la trace humaine, mise en rapport avec les transformations «naturelles» du volume gagnait ainsi une plus grande ancienneté.

Or, bien entendu, et c’est là, me semble-t-il, le coeur du projet de Laramée, la nature et le temps n’y sont pas pour grand chose. Ou alors, c’est d’une nature individuelle et d’un temps personnel, ceux de l’artiste, qu’il faut parler. Car en piégeant, par les formes qu’il crée, l’imaginaire du visiteur, contraint presque de voir là des maquettes évoquant des monuments ou des formes géologiques, alors qu’il n’a jamais sous les yeux que des objets à leur place et dans leur propre volume, fût-il un peu grugé, Laramée articule deux échelles différentes, deux boucles temporelles distinctes dont l’une — le fameux quotidien dont on nous rabat tant les oreilles de nos jours — fait partie de l’autre : l’éternité à échelle humaine que l’on appelle la postérité. Le travail de l’artiste évoque celui, incommensurable, du temps; il se coule en lui et l’imite à la fois. Il s’y soumet et le redresse. Il l’achève en lui donnant une autre destination. Faut-il insister sur le fait qu’il y a là, loin des lieux communs de la mode, une volonté de renouer avec l’essence même de l’art?

Il faut remarquer, en outre, que l’absence totale d’être humain dans le décor ne fait, autre paradoxe, que rendre, plus présent le spectateur qui doit nécessairement s’investir dans ce cérémonial un peu funèbre. N’est-ce pas de lui seul que dépendra l’échelle de ce qu’il voit? Par lui seul que se réglera aussi le jeu entre l’objet usuel ici travaillé et l’amplification imaginaire qu’on peut lui donner? Et ce jeu ne revient-il pas à mettre en évidence ce qui fait l’essence même du livre : le décollage que permet la matière littérale qui le constitue?

Deux éléments, pourtant, échappent à l’effacement de l’humain et à l’échelle qui miniaturise une civilisation imaginaire dans laquelle, devenus du même coup plus grands que nature, nous percevons vite notre propre passé: la peinture à partir d’une photo de communiant intitulée «autoportrait» qui, à l’entrée de la salle, ouvre l’exposition, comme si cette seule évocation de la figure humaine faisait office de signature tout en introduisant visiblement le temps du travail artistique dans la biographie de l’artiste; et le bureau d’ordinateur qui occupe le mur opposé et ressemble plutôt à un secrétaire d’autrefois, impression renforcée par la chaise archaïque qui trône devant le meuble. Bien sûr, on verra là une réplique du titre du célèbre chapitre de Notre-Dame de Paris où Victor Hugo, annonçant la fin des cathédrales (joyeuse ignorance des auteurs de la célèbre comédie musicale contemporaine dont une chanson proclame, au contraire, venu…le temps des cathédrales!), tuées par le livre, prédit que : «ceci tuera cela». Mais, au-delà du message, somme toute assez banal, c’est un autre jeu d’échelle et de renvoi qui s’opère, puisque le meuble usuel, tel qu’en lui-même, ne laisse pas d’évoquer, avec ses nombreuses alvéoles de rangement, certaines des «constructions» produites par le patient évidement des encyclopédies qui, sur deux lignes, comme une haie d’honneur, mènent le visiteur du portrait de l’artiste au bureau informatique.

Car, entre les évidences de l’objet et les dérives des fictions qu’il génère, entre métaphores et propre, le parcours du visiteur, lui aussi soigneusement organisé en forme de boucle, lui ouvre insensiblement, sous les dehors d’une procession avec ses stations qui évoquent celles de quelque chemin de croix sans Christ, un espace presque sacré où variation d’échelle et érosion de volume se combinent pour déployer l’espace-temps incernable de l’imaginaire.

Et tout comme le visiteur voyage sans cesse entre ce qu’on lui propose et ce qu’il en fait dans l’invisible de sa tête, le projet de l’artiste se double d’une autre dimension, littéraire cette fois, : un conte, voltairien, tant par le ton que par la facture, Biblios : le dernier livre, dont les montréalais ont pu apprécier, récemment, une lecture publique.

En ces temps d’interactivité méprisante où l’on pense apprivoiser le regard de l’autre en lui permettant de faire joujou dans un dispositif somme toute enfantin et aussi rudimentaire en termes d’imaginaire qu’une console de jeux vidéo, je ne sais guère d’entreprise aussi respectueuse de son public et de l’art même que celle de Guy Laramée, ironique architecte du rêve et de la réflexion.