Sonia BOUDREAU - Petites crevasses et protubérances souples
«Qu’est-ce qu’une éruption ?
je ne peux pas la retenir»
«les déchirures
les crevasses
les effondrements
les entrailles aperçues
les bouches taillées où il n’y a pas de gorge
ce qui est projeté hors de moi me recouvre»*
Sonia Boudreau est une artiste qui se passionne pour les lectures de science médicale, pour la poésie et la nature. Dans la grande salle d’Espace Virtuel à Saguenay, elle entendait rendre visible et sensible le cheminement d’une réponse à cette question : Qu’est-ce qu’une éruption ?
Sa proposition visuelle, ni narrative, ni scientifique, ni morale, n’en sera pas moins complexe. Parlons d’une oeuvre à l’ambiance énigmatique et même angoissante à certains égards, les visiteurs se retrouvant invités à circuler parmi d’étranges organismes. Entre aiguilles et poils, entre taxidermie et biologie, l’installation
Petites crevasses et protubérances souples a pu en déconcerter plus d’un.
«l’ours s’étiole
une membrane
des échanges
étanche la suffocation»*
Déjà l’occupation du vestibule à l’entrée de la galerie étalait les indices, et certaines «clés» d’appréhension plus que de compréhension, de l’entière installation présentée dans la grande salle. Il y avait cet étrange corps d’un bébé ours enrobé d’une membrane, une peau de latex. On y trouvait encore un masque respiratoire relié à un sac de sérum et la tubulure d’un autre sac transperçant le mur séparant de la grande salle. Enfin on pouvait consulter Les
conduits obstrués, un petit livre aux pages alternant informations scientifiques, réflexions existentielles, strophes poétiques et dessins.
Du «spectacle visuel» à l’Espace Virtuel de cette impressionnante installation solo émane un climat étrange, oppressif estimeront certains
iIl tient, pour beaucoup, autant à la possibilité de circuler parmi ces îlots formés par des boules de fourrures, fabriquées en peau d’ours. En nombres variables, ces «êtres» vont du solo aux amoncellements multiples. Des tubulures relient plusieurs d’entre eux à des poches, qui ont allure de sacs médicaux contenant du sérum ou encore à des poumons.
Cette «colonie d’êtres» à la vitalité douteuse, gisant au sol, semble composée d’éruptions sorties et tombées de l’immense mur transformé en peau trouée par plusieurs crevasses inquiétantes. Comme dans l’entrée pour le bébé ours, une grande membrane de latex recouvrait le mur. Elle était percée de «petites crevasses et de protubérances souples» représentées par des grappes d’aiguilles de cactus à divers degrés d’expulsion. Ces cellules menaçantes suintant l’effort de sortie par des lésions.
J’ai cru déceler, à travers l’installation de Sonia Boudreau, trois déclinaisons de cet usage «organique» des vides :
«organisation de l’individu organisé
qui se maintient et maintient les autres par la force des cartilages
la souplesse des protubérances.»*
- Le vide spatial, c’est-à-dire cette stratégie duale d’occuper la surface d’un seul des grands murs avec une peau fissurée et crevassée – référant au titre de l’installation. Aussi, tout le plancher avec les amas de boules d’ours dégageait en quelque sorte la circulation et les points de vue changeants du regardeur, debout regardant en face ou par terre en se situant dans les 4/5 vides du lieu.ù
je suffoque
j’entends des voies respiratoires*
- L’évidemment par aspiration et écoulement – ou manque de, comme on manque d’air, on manque de jus – de ces masques et sacs aux tubulures rappelant les dispositifs médicaux dont étaient affublés plusieurs boules/personnages. Non seulement ils évoquaient des échanges bio-organiques mais encore de possibles suffocations plus que d’une fluidité des agrégats.
«le ver est un muscle aveugle
qui ne va nulle part
corps vivants
corps bruts
la matière n’a aucune spontanéité.»*
- l’absence de narrativité faisant «éclater» de multiples «éruptions» de significations, de recherche de repères, de sens autres que la seule mise en espace visuelle d’un scénario précis, d’un message ou d’une idée simple.
C’est pourquoi ces vides, mis ensemble, allaient créer une densité émotive et matérielle bien réelle dans le lieu. En effet, autant la grande membrane de latex, autant les boules/têtes étalées se faisant l’écho d’une possible échappée de ces «organismes» à la survivance et à la sociabilité précaires, dans la mesure où ces masques et tubulures semblaient assister, voir suppléer à leur maintien, créent un rythme de perception esthétique lié à la dualité inspirer/expirer, au plein (d’air, de sérum) et au vide (expulsion, suffocation).
Entre science et poésie, rationalité et fabulation, vides et pleins, l’installation de Sonia Boudreau a bien exprimé sans rien résoudre, un étonnant déséquilibre existentiel que ni la taxidermie (le bébé ours et les boules/têtes en fourrure), ni l’usage du latex et des matériaux connotés médicalement, ni le recours aux aiguilles de cactus, ne pouvaient en soi colmater.
Bref un imaginaire qui appartient à l’art.
i J’ai visité l’exposition en compagnie d’une quarantaine d’étudiants au BIA en art de l’UQAC. Nous avons échangé in situ dans l’installation en compagnie de l’artiste. Un instant, les agrégats de l’oeuvre se mélangèrent aux groupes d’étudiants assis entre eux : les boules de fourrure de l’installation et les têtes chevelues des humains intrus s’apparentant !
*Extraits libres du recueil Les conduits obstrués de Sonia Boudreau