L’événement performatif
The 15th Performance Art Conference 2007, initié par Boris Nieslony, artiste performeur allemand, a lieu à Bali en Indonésie ainsi que dans divers autres pays simultanément. Les artistes participants doivent se produire en respectant la thématique:
Nyepi, Bali’s Day of Silencei.
Quatre performeurs émergents de Chicoutimi se sont joints à la programmation substantielle de cet événement tentaculaireii en se produisant au centre d’artiste Espace Virtuel de Chicoutimi le 20 mars 2007.Étienne Boulanger est celui qui entame la soirée. Sa performance est teintée d’une véritable réflexion du travail et surtout du non-travail du paysan asiatique, presque tourné en satyre. Les matériaux simples se conjuguent dans une mise en scène ingénieuse digne du cirque d’un patenteux. Disposition linéaire et calculée des matériaux : bol de riz, planche et chaise. Une caméra pivotante retransmet au mur des images des gens captés en direct. Il fait un tour de piste créant un lien avec le spectateur : «touche ma tête avec ta main gauche!» geste répulsif en Asie, ici il inspire presque un lien de confiance. Il tire une chaise à l’aide de la corde attachée à un batteur à oeuf, jusqu’à un endroit bien précis. Il mesure : les pattes sont à 51 pouces de la planche. Préparation, méditation, instant presque zen, assit en équilibre sur les deux pattes arrières de la chaise. Et il se laisse tomber sur le dos : son corps est utilisé comme une masse produisant un effet de catapulte. En une fraction de seconde et le bol de riz est propulsé dans les airs. L’image est fascinante, le cultivateur s’éclate. Les symboles culturels sont éclaboussés dans une poésie mécanique, anti-industrielle du retour à la terre.
La performance de
Sara Létourneau est dans un autre registre. On peut s’imaginer le conte de
La belle au bois dormant : un livre, une jeune femme, une pomme mortelle, un baisé, un mariage. Ses actions délicates et savoureuses sont empreintes de féminité et de pureté, les gants blancs marquent le silence. Ce silence est précieux, elle s’écrit des mots à elle-même dans un journal personnel et les embrasse : un baisé à soi-même, comme une approbation. Le tabou familial semble également avoir inspiré cette performance : ce qu’on ne dit pas. Le blanc est aussi symbole de l’union. L’artiste retire la robe de marié de sa mère de sa housse et emplie celle-ci de pommes rouges (fruit à lequel elle est allergique). Elle s’enferme alors à l’intérieur de l’enveloppe-souvenir et, telle une chrysalide, la transformation s’opère : elle écrase violement les pommes de ses pieds menus. Ce moment à la fois intense et fragile que Sara nous offre semble très symbolique pour elle, il renverse des tabous de sa vie personnelle et familiale. Elle se montre précaire devant nous. Si la robe de marié de sa mère évoque sa naissance, toute cette quantité de pommes représente pour elle une mort certaine.
Une nouvelle venue :
Magali Baribeau-Marchand présente une performance qui s’écoule sur un rythme lent et précis. Elle a ainsi construit un enchaînement d’actions où le répétitif s’entremêle avec le cérémoniel. La confusion nous rend perplexes, peut-être cherchons-nous trop à donner un sens à tout ce que l’on nous présente. Le travail est ici exprimé comme une routine de gestes répétés. Tourner en rond : Magali marche en cercle poussant une petite chaise, plus tard elle ajoute des plaques métalliques sous ses pieds. Elle traîne son artillerie comme un fardeau, comme une blessure : lourdeur. Le silence est ici démontré comme une difficulté voire une impuissance à s’exprimer sous la pression sociale. Elle enfouis des oranges dans son chandail : son ventre. Plus tard elle sort les fruits d’une fente, une à une et très lentement : elle se libère de ses secrets : doux défoulement. La simplicité et la douceur sont au rendez-vous de ce silence étrange, mais sérieux. Les images nous parlent, les codes sont bien choisis car on cultive en même temps l’ambiguïté. L’artiste enfonce ses doigts dans les fruits et les traîne à bout de bras. Le corps et la chair sont des notions ici présentées avec intelligence, la violence est exprimée par la lenteur et la lourdeur. Une journée de silence peut dire beaucoup de chose.
Francis O’Shaughnessy a présenté la deuxième partie d’une performance réalisée le 11 mars 2007 à Toqué Rouge, Jonquière
iii. Celle-ci explorait les limites dans la relation amoureuse, différents gestes nous montraient l’artiste s’étourdissant tout en tentant de lâcher prise sur un énorme ballon gonflé à l’hélium qui réussissait presque à le soulever de terre. Une série de bébés têtes mélassées, disposés au sols comme une série de cauchemars ou d’expériences troublantes ont donné le ton à cet série d’actions où l’on reconnaissait bien le langage de Francis. Tout aussi poétique et émotive, la performance présentée à Espace virtuel se déroule en deux temps : le mouvement rapide et la danse, de plus en plus présente dans son travail, et l’immobilité : défoulement et introspection. Ces deux phases nous montrent deux états personnels : le spectacle de la vie sociale et la solitude. Cette danse à trois danseurs masqués suggère à la fois un jeu de séduction et un rire jaune, elle semble montrer un triangle amoureux. Dans la seconde partie, la rythmique est toujours présente mais marquée par le claquement de doigts. L’artiste est seul sur une chaise au milieu de l’espace, il se sert un gâteau de fête et dispose autour de lui plusieurs cuillerées : convives fictifs. Moment d’introspection : il parle à lui-même. Le silence semble pour lui se matérialiser en ce chant mélancolique de la parole. Le texte est récité comme des pleurs contrôlés, dosés : la solitude est exprimée visuellement, cette solitude que l’on vit avec les autres, solitude d’un soir d’anniversaire.
Francis O’Shaughnessy agissais également en tant que commissaire, invité par
The 15th Performance Art Conference. Plutot que de se rendre à Bali, il a préféré organiser au Saguenay une soirée performance intégrée à l’événement. Il a su oser en proposant des nouveaux visages qui donnent un second souffle à l’art de la performance dans la région. Retour sur soi et sa propre solitude ou rhétorique du non-travail et du silence, la thématique a donné lieu ici à des enchaînements visuels nouveaux et sensibles. La qualité et la fraîcheur des présentations des quatre jeunes artistes a fait honneur au titre donné à la soirée : Sortie Interdite.
i Le jour de Nyepi, les rues sont tranquilles. Les Indonésiens profitent de cette journée pour suspendre leurs activités quotidiennes. Dans les rues, il y a des « Pecalangs », c’est-à-dire des gendarmes qui sont chargés de prescrire un arrêt de travail/activités à tout ceux qui perturbent le jour de Nyepi. Aucun trafic n’est permis, ni voiture, ni promenade. Chaque individu doit rester dans sa demeure. Les lumières sont plus ou moins ouvertes et le son de la radio et de la télévision est au minimum. Aucune activité/passe-temps ne doit avoir lieu ou être tenté. Cette journée est consacrée à la tranquillité et la détente de l’esprit, au non travail.
ii Elisa Andessner (Autriche), Bruce Barber (Canada), John G. Boehme (Canada), Jens Brand (Allemagne), Alexandre A.R. Costa & Santos Dos, Fernando Jorge (Portugal), Alexandra Gneissl (Danemark), Gorzalka, Werner (Danemark), Trachsel Hasena (Suisse), Vuksic Valentina (CH), Max Horde (France), IPAH / Hildesheim, Monica Klingler (Suisse), Margit Leisner (Brésil), Eric Létourneau (Canada), Jason Lim (Singapore), Jill McDermid (États-Unis), Jamie McMurry (États-Unis), Fabien Montmartin (France), Emilie Schalk (France), Mercet Bruno (France), Amélie Laurence Fortin (Canada), Moser-Wagner, Gertrude and Moser-Wagner, Ludwig (Autriche), Boris Nieslony (Allemagne), O'Hara Morgan (États-Unis), Clemente Padin (Uruguay), Brian Patterson (Irlande du Nord), Paisan Pliengbangchang (Thaïlande), Luea Ritter (Belgique/Suisse), Sen-Voodoo (Australie), McGregor, Fiona +Wojak, AnA (Autriche), Elisabeth Steger (Autriche), Barbara Sturm (Suisse), Vande Elzen (Pays-bas), Christiawan, W. (Indonésie), Melati Suryodarmo (Indonésie), Prapto Suryodarmo (Indonésie), Boedi O Tong (Indonésie/Suisse), Yoyo Yogasmana (Indonésie).
iii L’exposition Épuiser l’objet de Francis O’Shaughnessy a été présenté par Médium : Marge en mars 2007 à Toqué Rouge, Jonquière. L’artiste a réalisé une performance le soir du vernissage.