Jason ARSENAULT - VicariusLe désir de s’immerger totalement dans l’oeuvre en tant qu’individu se déploie dès la première étape de l’installation; on nous cible, on nous considère comme une entité unique. On se retrouve aspiré par la profonde volonté d’avancer seul dans une errance entropique; un chemin imprécis se dessine, se redessine à chaque pas.
On présente l’expérience sous la forme d’un parcours où le soi est prédominant, où l’autre se dévoile par moments et où les zones d’intimité se frôlent, se chevauchent et parfois, se déstabilisent. On se voit, on nous voit; l’autre que l’on avait réussi à oublier surgit et brise la ligne directrice que l’on s’était fabriqué et que l’on croyait hermétique. C’est le partage de ces territoires propres à notre quotidien qui sépare la triste séduction du réel et le fertile parcours proposé qui, par de nombreux méandres, nous précipite dans une oscillation entre un instant méditatif et un retour au réel. L’espace est bien différent lorsqu’il est exploré en l’absence d’autres visiteurs; on s’approprie le lieu, on le reconstruit en le distillant avec nos propres schémas d’intimité.
La perte de repaires est vite compensée par l’élaboration de nouvelles attaches à un système d’espace et de temps composé par l’artiste. L’espace proposé se traduit dans un temps dilaté : une dilatation de l’ordre personnel tel que l’on effectue soi-même dans son propre rapport à l’installation proposée mais dont le concepteur propose certaines bases (notamment par une utilisation soignée du son). Le moment est ici un fragment d’histoire, la nôtre, celle de chaque individu traversant la salle et celle du créateur. Un récit cristallisé, retenu par une énergie stabilisante, un écho de salle de bain (un son fondamental, agglutinant temps, espaces et perceptions de ceux-ci), nous ramène à un silence monacal. Il naît alors de cette brume où l’on pénètre une achronie qui déconcerte.
On opère une abrupte substitution entre l’image de soi et de l’autre, oscillant entre la parfaite surimpression et l’inégalité des proportions du visage qu’on nous impose. Le miroir, dont on n’ose s’éloigner, projette une image de nous-même sans distorsions, presque immobile et de dimensions constantes; on y colle un visage étranger, qui, par des coupures ou des mouvements, se fond au nôtre ou se distancie face à celui-ci. Et par cette nouvelle figure qu’on nous présente, on réalise qu’on ne se regardait pas – pas aussi intensément qu’on regarde l’autre – et que l’on accorde un regard sur cet homme que l’on devrait poser sur nous-même.
Vicarius, ce mot à lui seul traduit la fonction du spectateur dans l’oeuvre : il assure l’intérim de celui qu’on croit être l’occupant habituel du lieu. On assiste à une re-définition du rôle de l’usager dans l’installation; on le considère comme un remplaçant. En digne substitut, on s’efforce d’adopter une attitude propre à celle qui convient de prendre en de telles circonstances. Certains se sentiront plus à l’aise de remplir cette fonction et siègeront sur le cabinet d’aisances, d’autres, plus discrets se contenteront d’attraper au passage quelques minutes d’ambiance sonore à l’aide du casque d’écoute mis à la disposition de l’usager. L’oeuvre ne précise pas si cette tâche nous est confiée indéfiniment ou s’il existe un terme relié à cette commutation. Figés, le temps et l’espace nous semblent gagner en substance, en relief, en tangibilité; un plasma remplie les interstices, instaurant du coup une proximité mensongère.
Cette proximité mensongère nous est si commune, autant dans nos rapports avec les autres qu’avec nous-même. Et c’est dans cette optique que l’oeuvre nous réconcilie avec un portrait de notre quotidien que l’on perd, qui, dès son existence, est voué à être mis au rancart. Dans cette dilatation d’un moment inestimable de notre vie,
Vicarius, par sa singularité et son pouvoir transformateur, nous indique une réflexion à poursuivre sur l’importance du temps que l’on consacre à cultiver notre rapport avec notre propre image. Une image ignorée.