Joël BOUDREAU - Voyage de Fou
Fort de ses connaissances théoriques et pratiques acquises à l’Université de Moncton et d’une formation en dessin par ordinateur au Cégep de Sainte-Foy, Joël Boudreau est un habitué des expositions au Nouveau- Brunswick et ailleurs. Et, attiré par les techniques ancestrales de la coulée du bronze pratiquées en Afrique, frappé par la simplicité de la méthode de ces artisans et le fait que, comme lui, ces bronziers africains font appel à une multiplicité de matériaux de recyclage pour réaliser leur art, il décide de faire un stage d’un mois auprès de l’un de ces sculpteurs-recycleurs, M. Siriki Ki, du Burkina-Faso.
Il s’initie alors aux rudiments des techniques anciennes du bronze : des moules faits de glaise et de crottin ou de bouse que l’on emplit de cire et que l’on fait sécher. Lorsque le moule est prêt, ces bronziers le font chauffer et le vident ainsi de sa cire pour y verser le métal en fusion, fait de ferraille de récupération. La méthode maintient la tradition, est peu coûteuse et permet de recycler, sans compter qu’elle est alchimie des rebuts, qu’elle transforme en objets d’art dans la plus libre des expressions.
Déjà adepte de la récupération d’objets trouvés et au fait de l’art du forgeron, Joël Boudreau obtient par cette méthode une justification de son propre réflexe, qui le pousse à confectionner des sculptures syncrétiques dénonciatrices de notre monde occidental du prêt-àjeter.
L’oeuvre exposée aujourd’hui est en quelque sorte une synthèse de la démarche de l’artiste et d’une impulsion nouvelle, reçue en Afrique.
Un être humain fait de bois de plage recyclé porte sur sa tête — presque à la manière des femmes africaines — une embarcation de fils de fer, peut-être même de fils barbelés, à laquelle sont accrochés des cordes, comme des lignes à pêche, au bout desquelles se trouvent des illustrations des oeuvres antérieures de l’artiste. Faut-il y voir une résistance à l’oubli et la marque d’une continuité de la nécessaire marche en avant ?
Voilà la notion de l’oeuvre, mais il n’est pas certain que sa matérialisation in situ en soit l’exacte reproduction. L’artiste se fonde sur une idée, une intuition, et réagit toujours en cours de création à son inspiration, comme tout bon musicien de jazz qui, sur une progression harmonique connue, laisse courir ses doigts sur le clavier.
Bien qu’il se trouve une part de hasard dans l’oeuvre de Joël Boudreau, ce n’est pas un hasard si l’être humain qui porte cette barque sur sa tête est constitué de bois de plage. Le matériau jeté à la mer a été poli, lissé, sculpté, patiné par les flots pendant des mois et même des années. Chaque morceau de bois possède sa propre vie, sa propre histoire, sa propre identité, sa propre signification. De cet assemblage naît la complexité symbolique de l’être humain, qui s’ouvre à de multiples sens et à un grand destin. Il est tout à fait normal que « ces morceaux de bois, bercés par les flots, bercent à leur tour la barque. »
Mais cette barque, qui laisse traîner derrière elle des lignes rappelant des oeuvres antérieures, donc la démarche de l’artiste jusqu’à maintenant, ne va pas sans risque. Le risque de l’incompréhension du public, le risque de l’aventure spirituelle, le risque de la folie créatrice, le risque du naufrage dû à l’ambivalence de la mer – quoique nourricière, elle n’a pas toujours été tendre à l’endroit des pêcheurs. Et puis, ces plumes d’oiseau collées à la barque symbolisent sans doute l’esprit humain, l’Esprit originel — Celui « qui planait sur les eaux » —, la légèreté de l’être, la nécessité de l’envol, l’appel à se détacher de la matière, le sens de l’au-delà, le sens à donner à sa vie, à notre univers, à la découverte d’une spiritualité.
Tout artiste a un voyage à faire, attrait de l’inconnu à explorer au quotidien. Joël Boudreau a déterminé de le faire en jetant journellement un regard neuf sur son environnement et en cherchant à lui donner un sens, lequel nous échappe le plus souvent. Il ne fait que remettre un peu d’ordre dans le chaos apparent de la Nature. Une démarche spirituelle qui se présente comme une invite : « Il faut savoir risquer la folie dans la vie… la vie est une quête de sens. L’art est un risque, un jeu, et par moments, il faut savoir miser quitte ou double. » Le personnage est l’artiste lui-même, l’homme en marche, à la recherche d’un absolu. Haro sur les Assis que dénonçait Rimbaud !
Ainsi, ce sculpteur orfèvre du sens, au point de convergence du bronzier africain, du recycleur d’objets jetés, du ready-made et des us et coutumes de l’Acadie océane, nourri par la lecture des mythes, veut « canaliser l’idée, la matière et son énergie » dans une quête spirituelle… Mais l’oeuvre mène désormais sa propre existence, comme un être autonome, dans le regard de chacun de nous. Et comme le dit Proust : « À tout moment l’artiste doit écouter son instinct, ce qui fait que l’art est ce qu’il y a de plus réel, la plus austère école de la vie, et le vrai Jugement dernier. » (Le Temps retrouvé). À nous désormais de recréer l’oeuvre. Elle ne doit pas laisser indifférent. Le voyage auquel Joël Boudreau nous convie n’est pas exempt de folie.