Warhol dans la soupe ou la marge impossible


Quiconque est assez vieux pour avoir connu les années soixante ne pouvait qu’être frappé de la réaction des jeunes à l’exposition Warhol présentée récemment au Musée des beaux-arts de Montréal : ils étaient là non seulement peu surpris mais aussi à l’aise qu’ils l’auraient été dans les studios de Musique plus ou dans quelque magasin où s’étalent les innombrables prothèses qui sont devenues indispensables à notre vie et nous maintiennent littéralement sous perfusion technologique; toutes ces images, toutes ces manipulations font partie de leur rétine depuis que leurs yeux se sont ouverts sur l’indiscernable où notre regard désormais se perd sans faire d’histoire; cet univers leur est familier, c’est le leur, c’est le nôtre désormais. Warhol, et tout ce qu’il représentait, s’est dilué tout entier dans le paysage de nos jours. Dans notre apocalypse heureuse où tout, décidément, aura toujours déjà eu lieu, son kitsch qui rendait la publicité visible en la surexposant — et c’est peut-être là que gît sa seule portée vraiment révolutionnaire — son kitsch est passé dans nos veines, dans nos gênes. Peut-être certains diront-ils que l’art, ainsi, a triomphé, que chacun maintenant est artiste (air connu), que notre créativité, démocratiquement individualisée, entre autres par la technique, est sans limites et que pour cette raison il n’y a plus de scène où le déployer, cet art, plus de sujet — fût-il collectif — à qui l’attribuer, et partant, ajouteront les petits malins philosophes ou, horreur !, esthéticiens, plus de sujets à y voir émerger, car les siècles passés avaient eu la faiblesse de penser que c’est sur cette scène, ou une proche (mettons le religieux, le politique, etc.), que le sujet naît .
L’art peut-être, si on l’entend ainsi, a en effet triomphé. Dommage qu’il n’y ait plus personne pour le voir... autrement que comme un appendice chic de Face Book.
Baudrillard et Debord n’avaient pas vu venir ce pas au-delà : le signe n’a plus seulement fait disparaître la réalité, il s’est dissous lui-même dans un innommable où s’est perdue avec lui, dans l’impossibilité de toute monstration, de tout discernement, de toute distance déictique, jusqu’à l’idée même de réalité; nous ne sommes plus dans la société du spectacle : il n’y a même plus de spectacle, plus de spectateurs, il n’y a que la lutte éperdue d’ego massifiés qui tentent de se faire voir pour exister aux yeux désormais aveuglés du fantôme du social.
Du moderne au modique : l’empire du kitsch
Contrairement à la critique littéraire qui, mise à part sa composante savante, ne se préoccupe plus que du grand public dont elle se prétend, consommation et approche people obligent, la représentante, la critique d’art n’en a, elle, que pour les artistes. Mais dans les deux cas, la connivence a remplacé la distance et l’adhésion réfléchie sans lesquelles, comme disait Beaumarchais, non seulement « il n’est pas d’éloge flatteur » mais il n’est tout simplement pas de regard. Il n’est plus de public, il n’est que des copains, des « semblables », des « frères » comme Baudelaire le disait encore de son « hypocrite » lecteur, ou plutôt, pire encore, des doubles ou des clones.
À un certain niveau — celui que j’appellerais le second degré du spéculaire, le premier étant la mise en regard que Marx posait comme la source de la valeur, de toute valeur — la réflexion (et même la réfraction) s’effondrent sur elles-mêmes, implosent littéralement. On ne met pas en abyme la mise en abyme : c’est elle qui, vampire, referme tout sur elle et rafle la mise. Dans ce big crunch qui abolit la mise en rapport métaphorique, le détournant est en fait avalé par le détourné, mais sans que, contrairement à ce qui se produit dans la métaphore encore vive, il en naisse une nouvelle réalité. C’est ainsi que le kitsch, et la culture « populaire » qui en fait ses choux gras, revendiquant le laid, le sans goût, le ridicule spectaculaire et dérisoire, le privé profane, avalent, en fait, ce qui prétend s’en distancier. Parce que leur rapport s’immobilise et à la fin s’épuise dans un présent non-dialectique qui est celui de l’éternité de la mort : le présent de Narcisse. Ainsi la mise en abyme ou la mise en rapport métaphorique, au lieu de poursuivre leur répercussion dynamique à l’infini, même en supposant que se donnerait là la simple reprise du même, ce qui, compte tenu et de l’espace et du temps, est tout simplement impossible, ainsi, donc, ces mises à distance qui sont aussi des mises en scène se referment-elles sur elles-mêmes et tout se fige : le détournement est devenu dédoublement pur et simple, répercussion virale à l’infini. Le kitsch au carré en quoi se complaît une bonne partie de l’art actuel, entre Dollarama et modèles réduits, Elvis Gratton et les Bougon, n’est qu’un des signes de cette perte de toute métaphore qui caractérise les sociétés contemporaines, ravagées par la métonymie galopante, cette aberration de l’appartenance qui, de primes en dommages collatéraux, de détournements simplets en surcroîts insensés, fait de la germination sans conscience leur horizon et leur présent, en un mot leur fin heureuse.
Qui ne voit que cette perte de la métaphore est une maladie de la représentation, y compris au sens politique ? Car dans la distance surmontée mais toujours présente de la métaphore, c’est l’autre que j’accepte pour mon représentant : l’autre là, devant, qui n’est pas moi, si je l’accepte, il me fonde, car il appelle, il fait survenir à mes propres yeux l’autre en moi. La représentation — et là encore la leçon, en ces temps du tout économique, il n’est pas mauvais de le rappeler, est dans Marx — la représentation est l’érection d’une scène dans la distance, une scène où se jouer comme autre pour advenir à soi-même. Nos sociétés qui pourtant n’ont que ce mot à la bouche, ne savent plus ce que c’est que l’autre. Car l’autre ne se lève que comme le soleil, dans la distance. Rapproché, il disparaît. La masse seule règne et elle suffit. La pulvérisation de l’art (et des artistes) dans le paysage n’est que le dernier tour que nous joue la massification où nous nous abîmons complaisamment.
La force centripète a tout avalé, c’est la forme particulière d’entropie de nos sociétés : il n’y a plus de marge car tout est au centre de tout, le petit moi s’efforce de penser que ce centre, c’est lui, et il s’acharne désespérément à rayonner sur tous les horizons tel un dieu dérisoire, partout épandu, mais, pour reprendre le mot de Flaubert sur l’artiste, justement, « visible nulle part ». Et c’est ainsi, par exemple qu’ateliers ou espaces personnels, considérés comme des installations brutes (joyeux oxymore) ou des performances immobiles, sont placés entre les guillemets incertains de l’art, désormais institutionnalisé de part en part : le Musée d’art contemporain n’a-t-il pas acheté, il n’y a guère, une de ces prétentieuses et insignifiantes jachères domestiques ? L’artiste, quel qu’il soit, ne se sent-il pas d’emblée habilité à simplement représenter, sans traitement ni distance, l’écume de ses jours et les retailles de son quotidien ? Comme jadis les flics sur une scène de crime, la circulation elle-même (sous les noms d’échange, de vie, de présent, de changement) ne nous dit-elle pas, sur les lieux du « crime parfait » de Baudrillard : « circulez, y a rien à voir » ?
Qui nous fera croire que c’est encore le « statut de l’artiste » qui est en cause ? Quand le lieu de l’art n’est plus ménagé dans le corps du social, quand la civilisation ou ce qui se fait passer pour telle, ne veut plus rien savoir de ce dont il pourrait s’agir là (en admettant que nous sachions encore, ravagés que nous sommes pas un indicatif boutiquier, ce que c’est que le conditionnel, l’hypothèse, le rêve, l’imaginaire, bref, l’avenir, dans la distance), quand c’est dans la semoule ou la soupe que le spectre du sujet pédale et tente désespérément de se péter les bretelles, ne serait-il point temps qu’à nouveau, comme le voulait Hegel, « la chouette de Minerve s’envole au crépuscule », ce crépuscule où la pensée, sauf à s’étourdir de l’euphorie publicitaire des futurologues de haut vol, n’en finit plus, de nos jours, de s’abîmer ?
Une nouvelle modernité ?
La dématérialisation a commencé bien avant la numérisation, avec la perte (ou le dédain) de toute technique, avec l’absence de rencontre avec quelque matière que ce soit, si ce n’est sur le mode de la citation, cette empoignade avec des pincettes, cette escrime à fleurets mouchetés, ce second degré naïf. Et si notre seule chance de survie passait par la redécouverte de la matière ? S’il nous fallait nous réincarner ? Vivre, comme dirait Novarina, « pendant la matière » ?
Et s’il fallait, justement pour des raisons de rematérialisation, commencer par recréer l’institution comme autre ? Car, n’est-ce pas, l’institution aujourd’hui n’est plus qu’une chambre à soi et nous feignons de croire que nous ne l’avons pas entièrement domestiquée. Cela nous rassure sur notre révolte, sur notre vie de spectre. Les centres d’artistes, par exemple, ne sont-ils pas une institution, furieusement autosuffisante et autoperpétuante, c’est-à-dire étatisée ? Comme une sorte de garderie ou de réserve où l’on laisserait les jeunes artistes vaquer en paix à des occupations que seule s’occuperait de sanctionner l’université, cette autre institution sans raison. L’université qui se charge, outre leur formation, de leur fournir le discours passe-partout sur la mise en cause du regard, le questionnement du quotidien, la revendication de la culture populaire et autres balivernes nostalgiques. Balivernes nostalgiques car nous revendiquons là comme un espace nouveau à occuper un vague souvenir qui s’estompe de plus en plus et bientôt disparaîtra puisqu’il est bien fini le temps où ces choses existaient : il n’y a plus de culture que « populaire », de temps que quotidien, de regard qu’aveuglé des évidences de la vie qui va où la pub la pousse. Fébrilement occupés à nous dresser un faux piédestal de révolte, nous ne voyons même plus que nous ne combattons là que du vent, un vent que même ses moulins ont déserté.
Avec son prétendu refus de l’esthétique qui est plutôt l’éclectisme universel du kitsch partout répandu, ce kitsch qui sert de référence et même, dans bien des cas, de modèle, l’art postmoderne est plutôt une anesthésie qu’une anesthétique. Et cette disparition par diffusion extrême, hors des territoires de l’art désormais sorti de son lieu, coïncide avec l’extrême insensibilisation qui caractérise l’individu hypermoderne occupé maintenant tout entier à se donner désespérément des sensations; son impuissance à ressentir et même à percevoir, étouffé qu’il est par la chape virtuelle et l’avalanche consumériste, se traduit par une éthique de l’ajout, de la somme, de l’accumulation sans synthèse. Et comble de naïveté, il prétend, quand il est artiste, accompagner sa fin, mimer la disparition, vivre l’éphémère, se survivre ainsi dans une apocalypse figée. Comme un martyr qui ainsi vivrait pleinement sa mort et porterait le paradoxal témoignage de son inexistence enfin atteinte, et comme une survie !
Mais nul ne peut vivre sa mort. Tout au plus l’art nous permet-il de vivre, sans cesse à nouveau, la naissance du sujet, dans le lieu même de sa remise en jeu, et par ce lieu.
C’est cette aire de jeu, cette mise au jeu, qui est aussi tracé de marge, institutionnalisation de la distance, c’est ce travail (au double sens du mot) de la matière et par la matière qu’il nous faut réinvestir. Puisque, bien entendu, ne manquent ni le talent ni le désir, ni même la conscience du piège dans lequel nous nous sommes fourrés, et que les jeunes artistes ne sont pas les nains de leurs aînés. Leur futur nous est nécessaire. Mieux, il est un des vecteurs de la survie de ce qu’il faut bien se résoudre à appeler l’esprit.
Il est temps de reconstruire, en lieu et place de tous ces mirages chaotiques (et souvent cathodiques) qui ne débouchent sur rien parce qu’ils ne sont que de la pensée digitale solidifiée — oui ou non, tout ou rien, ça passe ou ça casse, tu te fais voir ou tu es effacé, marche ou crève, crois ou meurs — il est temps de reconstruire de vrais labyrinthes, ceux de l’œuvre, de la scène, de l’art, de l’artiste, du lieu, du masque, de la matière, tous ces espaces où affronter enfin l’Autre, ce Minotaure dangereux et chéri sans l’étreinte duquel nous ne sommes plus qu’une poussière de masse venue se déposer tout doucement au fond du tiroir caisse que nous avons encore la faiblesse d’appeler civilisation.
Jean-Pierre Vidal